[LA BATAILLE D’ALGER] Gillo Pontecorvo, 1966

Tourné trois ans après l’indépendance de l’Algérie, ce film de Pontecorvo, adapté du récit de Yacef Saadi, chef de la zone autonome d’Alger pour le FLN, a l’ambition de reconstituer les faits têtus en 1957. Lion d’or en 1966 et interdit en France jusqu’en 2004.

PAR JEAN-FRANÇOIS MADAMOUR

Le 7 janvier 1957, le général Massu se voit remettre par Robert Lacoste, ministre résident, les pleins pouvoirs sur Alger afin d’endiguer définitivement la révolte menée par le FLN depuis 1954 contre la présence française en Algérie. Massu et son chef d’état major Godar font quadriller la ville par la 10e DP et un régiment surveille la casbah, le vieux centre d’Alger. C’est le début de la traque contre la cellule principale du FLN et ses principaux dirigeants…

Voir La bataille d’Alger pour la première fois, des années après sa réalisation, donne l’impression d’assister à la découverte d’un chef-d’œuvre maudit qu’on aurait longtemps eu envie de vous ôter du regard pour de mauvaises raisons, un peu comme l’immense Punishment park de Peter Watkins. Genre chut, ne le voyez pas, n’en parlez pas. Genre battez-vous pour le voir. Et il a fallu se battre pour découvrir ce choc. En effet, en dépit d’un Lion d’Or à Venise, d’un prix de la Critique à Cannes et trois nominations aux Oscars, La Bataille d’Alger est interdit de diffusion en salles. Il a fallu attendre 1971 pour que le film obtienne son visa d’exploitation en France. Mais à la suite de pressions et de menaces, il est très vite retiré des écrans. Faut dire que ce film du génial Gilo Pontecorvo tape dur et fait mal, et balance sur la guerre d’Algérie.

Au départ, Pontecorvo souhaite réaliser un film sur les évènements bien avant la fin de la guerre d’Algérie. A l’époque, le projet s’intitule «PARAS», basé sur une enquête que lui et son co-scénariste Franco Solinas ont mené dans la Casbah. Paradoxe : le film, couillu comme tout, doit son existence grâce à Saadi Yacef, directeur de Casbah Films, et surtout, ancien chef politique du F.L.N pour la zone d’Alger et aux autorités algériennes, qui l’ont soutenu, subventionné, supervisé et contrôlé. Si, selon la formule fastoche, «chaque société a les films qu’elle mérite», alors on peut prétendre des films comme La bataille d’Alger permettent de mieux cerner la nôtre. Ainsi, tourné peu de temps après les accords d’Evian de 62, le film relate la bataille d’insurrection d’Alger (l’éradication du FLN dans la casbah) jusqu’à la fin de la guerre et l’indépendance du pays. Sous son aspect documentarisé (l’intégralité des scènes a été tournée sur les lieux de la vraie bataille et les interprètes sont pour la plupart des non-professionnels), La bataille d’Alger ne se contente pas de relater des faits têtus. Pontecorvo ourdit un thriller sous tension – une tension telle que Paul Greengrass a repris le montage de certaines séquences – dont celle d’une explosion de bombe – pour ses Jason Bourne et confie à qui veut l’entendre que La bataille d’Alger est son film préféré au monde (si, si). La photographie en cinémascope noir et blanc de Marcello Gati confère un relief dingue à ce chaos désarmant et délétère. Et pourtant, CENSURE! CENSURE! CENSURE!

Après quelques tentatives de projection en province en 1970, le film est retiré sous la pression d’anciens combattants. A Paris, en 1981, le cinéma Saint-Séverin, qui projette La Bataille d’Alger, est vandalisé. Il faudra attendre un certain Gaspar Noé qui en 2005 l’a projeté pour sa carte blanche à L’étrange Festival pour découvrir le joyau. Pour la petite histoire, deux ans plus tôt, une projection a lieu au Pentagone, à laquelle ont assisté des officiers d’État-major et des civils. Et le responsable du ministère aurait déclaré que La Bataille d’Alger donne une vision historique de la conduite des opérations françaises en Algérie» et que «sa projection était destinée à provoquer une discussion informée sur les défis auxquels les Français ont dû faire face». En d’autres termes, le haut commandement américain tentait d’étudier les erreurs de l’occupation française en Algérie afin de trouver une issue aux drames suscités par la présence des troupes américaines en Irak. C’est dire le film…

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