Tout le monde s’accorde à le dire: l’année 2023 a été riche pour le jeu vidéo, à tous les niveaux, que ce soit du côté des gros éditeurs, que du côté des indépendants. Si quelques déceptions ont pointé le bout de leur nez (coucou Starfield!), l’année a été si bonne qu’on n’a même pas eu le temps de poser nos mains sur le jeu consacré aux Game Awards le 7 décembre dernier, Baldur’s Gate 3. Qu’à cela ne tienne, la rédaction a concocté un top des 10 jeux qui nous ont le plus électrisés en 2023, entre grosses machines de guerre et perles indés.

The Legend of Zelda: Tears of the Kingdom (Nintendo Switch)
C’est peut-être le GOTY de 2023 (le « Game Of The Year ») avec Baldur’s Gate 3, The Legend of Zelda: Tears of the Kingdom n’a pas déçu malgré l’immense responsabilité qui reposait sur lui. Celle de reprendre le flambeau de Breath of the Wild, considéré par beaucoup comme le meilleur jeu de la série phare de Nintendo. Une fois n’est pas coutume, Tears of the Kingdom est la suite directe de l’opus précédent sorti en 2017. S’il reprend la plupart des ingrédients de son prédécesseur (monde ouvert, collecte de consommables, sanctuaires à explorer et quêtes annexes en pagaille), il parvient à les transcender. Les nouveaux pouvoirs, qui font la part belle à la construction d’objets ou de véhicules, ou à l’amalgame d’objets et armes entre eux, rapprochent ce Zelda d’un Minecraft. Le joueur devient ici moins un explorateur qu’un expérimentateur. Et ça tombe bien, car Tears of the Kingdom nous ramène de nouveau à Hyrule, qu’on revisite une seconde fois. La verticalité, autrefois un vrai challenge, est simplifiée par la création de véhicules volants ou par le pouvoir d’infiltration. C’est à chaque joueur de créer son propre chemin. Hidemaro Fujibayashi et son équipe se sont toutefois montrés généreux en distillant suffisamment de nouveauté dans la carte d’Hyrule pour procurer une sensation de redécouverte, en plus de proposer une zone aérienne et une zone souterraine – prouesse technique de faire tourner un tel jeu, presque sans ralentissement, sur la Nintendo Switch. La vraie nouveauté de ce Tears of the Kingdom, c’est surtout son émouvant récit découpé en « souvenirs », comme un puzzle déchiré, que doit remettre en place Link. Une narration audacieuse, elle aussi soumise à la totale liberté du joueur, jusqu’à un final grandiose, pinacle à la fois épique et poétique de la saga. The Legend of Zelda n’a jamais été aussi proche du cinéma de Miyazaki, dans ses thèmes, son envergure et sa maestria.

Alan Wake 2 (Playstation 5, Xbox Series S/X, PC)
Suite attendue depuis 13 ans, Alan Wake 2 débarque après une décennie à la saveur douce-amère pour Remedy, qui courait après le succès des premiers Max Payne. Si Quantum Break et Control ont été des échecs commerciaux (à relativiser pour Control qui a profité de sa disponibilité sur les abonnements Epic Games, Playstation et Xbox pour se refaire une santé), ils ont poursuivi la philosophie chère au studio Finlandais et à son créateur maison, Sam Lake, d’hybrider jeu vidéo et cinéma. Alan Wake 2 en est le rejeton le plus convaincant et jusqu’au-boutiste. Derrière ses atours de survival-horror imparfait, la faute à un level design manquant parfois d’inspiration, la nouvelle aventure de l’écrivain ersatz de Stephen King est un formidable objet expérimental, à la croisée de l’expérience ludique et cinématographique. Fort d’une narration visuelle époustouflante, qui passe par l’usage de surimpressions et d’intégrations d’images en live-action dans celles du jeu, Alan Wake 2 pousse les curseurs de l’aberration et l’étrangeté au maximum (le must étant un chapitre en forme de comédie musicale). Si bien qu’on a parfois l’impression de jouer à une adaptation qui ne dit pas son nom de Twin Peaks The Return. D’autant plus que les clins d’œil au chef d’œuvre de David Lynch sont nombreux. Alan Wake 2 est le récit d’un retour, on y croise des agents du FBI accros au café, des hobos menaçants et des forêts de pins à perte de vue.

Super Mario Wonder (Nintendo Switch)
On a beau être en 2023, Super Mario s’affiche encore en 2D, ceci malgré les succès colossaux des épisodes 3D comme Super Mario Odyssey ou le portage Switch de Super Mario 3D World. Alors que les épisodes 2D de la franchise milliardaire commençaient à se suivre et à un peu trop se ressembler, entre énièmes New Super Mario Bros ou Super Mario Maker, Nintendo a décidé de renouveler sa vieille formule avec Super Mario Wonder. Aussitôt surnommé Super Mario LSD à son annonce, le jeu en défilement horizontal entraîne Mario, Luigi, Peach et leurs copains au Royaume des Fleurs, subitement attaqué par l’inénarrable Bowser. On prend donc les mêmes, mais on chamboule tout. Mario et ses petits potes peuvent désormais se transformer en éléphant, lancer des bulles ou voir une foreuse leur pousser sur la tête. Délirant, non? Ce n’est encore rien face à la grosse nouveauté de cet opus: les Fleurs Prodiges, qui une fois récupérées transforment complètement le niveau en trip psychédélique. L’obtention de badges permet d’upgrader son personnage avec des atouts pour défier chaque challenge que propose la centaine de niveaux du jeu. Une inspiration venue du RPG, jugée à la fois aberrante pour les puristes, qui préfèrent la difficulté de traverser les stages sans aucun bonus, et innovante pour les joueurs plus ouverts. Peu importe, Super Mario Wonder offre la possibilité d’y jouer comme on le souhaite. Un principe de liberté venu tout droit des derniers Mario 3D. Le platformer de l’année (de la décennie?).

Jusant (Playstation 5, Xbox Series S/X, PC)
Attention, pépite française! Sorti dans un relatif anonymat au mois d’octobre (entouré de blockbusters comme Super Mario Wonder, Alan Wake 2 et The Amazing Spiderman 2), Jusant est une nouvelle production de Dont Not Entertainment, studio parisien derrière Life is Strange. Se déroulant dans un univers de science-fiction inspiré de La Horde du Contrevent d’Alain Damasio (qui est un des con-fondateurs de Dont Not Entertainment), Jusant est un monde ouvert vertical basé sur le concept de l’escalade. L’objectif est clair dès le départ, grimper l’immense tour qui sert de décor au jeu, et le gameplay d’une simplicité salutaire. Un minimalisme qui fait la vertu de Jusant, la narration passant par la découverte de ruines d’une civilisation perdue à la manière de Journey et Outer Wilds. Comme ce dernier, le challenge est bien présent, puisque le joueur doit affronter des énigmes parfois tenaces, et des phases de grimpe qui demandent à la fois réflexion et dextérité. Une parenthèse poétique qui démontre le savoir-faire unique, de plus en plus ambitieux de Dont Nod Entertainment, en attendant une année 2024 qui montera un cran au-dessus en termes d’attente avec Banishers: Ghosts of New Eden, un AA d’action-RPG plein de promesses, et une sorte de suite spirituelle à Life is Strange 2 nommée Lost Records: Bloom and Rage.

Humanity (PS5, PS VR 2, PC)
Le jeu vidéo le plus barré de l’année. Humanity, la nouvelle production des virtuoses de tha LTD. (Rez, Rez Infinite, Tetris Effect), est une bizarrerie sans commune mesure. Le joueur incarne un shiba inu, chargé par une force supérieure de sauver l’humanité en la dirigeant à travers des puzzles complexes en trois dimensions. Sur fond d’une bande son qui évoque le travail de Philip Glass, Humanity vire très rapidement au délire pictural, avec ses masses de petites bonhommes colorés formant des colonnes ou des arabesques dans des décors brutalistes et hygiénistes. Jouable en VR pour les heureux acquéreurs d’un PSVR 2, le jeu propose une interface encore plus dynamique et fluide, avec le joueur dans la position d’une sorte de Dieu. Le mode d’édition de niveaux qui permet de créer les puzzles les plus fous et de les partager à la communauté fait d’Humanity un réservoir de gameplay inépuisable.

Blasphemous 2 (PC, Nintendo Switch, PS4, PS5, Xbox Series X/S et Xbox One)
Quatre ans seulement après la sortie de leur remarqué Blasphemous, qui initiait les joueurs à l’univers du Pénitent fait de catho-porn et de folklore andalou, les équipes sévillanes de The Game Kitchen ont rempilé cette année avec Blasphemous 2. Nouvelle itération de la formule Metroidvania, l’intention derrière ce jeu ressemble à une profession de foi: améliorer les errances de gameplay du premier opus, tout en en prolongeant son univers unique. La couronne (d’épines) est-elle toujours au bout de ce long chemin de croix? Sur le plan artistique, aucun doute: ce deuxième opus ressuscite la puissance artistique de Blasphemous premier du nom, en lui offrant, tel à Lazare, une seconde vie flamboyante. Le pixel art du jeu de 2019, magnifique pour ce qu’il était, connaît ici une évolution permettant aux animations, aux effets de lumière et d’impacts, et au design général des personnages d’aller plus loin, s’approchant d’un délicieux effet visuel PS1. Surtout, les équipes parachèvent ce grand fantasme ayant eu raison de nombre de projets: donner pleinement vie au panthéon catholique, sans jamais tomber dans la fétichisation vulgaire. Plus que jamais marqués par leurs origines sévillanes, les développeurs invoquent à nouveau la puissance d’un Goya pour développer un bestiaire dément et des décors plus variés, entre les arabesques et minarets de l’Espagne musulmane, les palais de la Reconquista et la flamboyance des cathédrales gothiques. Sur le plan du gameplay, la présence de trois armes, qu’il vous faudra trouver après avoir fait votre choix sur l’une d’entre elles au début du jeu, renouvelle agréablement la formule. Celles-ci, en plus de proposer plusieurs styles de combat venant donner de l’ampleur au gameplay, sont aussi des passe-partout essentiels pour accéder à certaines zones. Le choix initial et l’ordre de la découverte donne alors lieu à un jeu plus ouvert, qu’il est possible d’aborder dans plusieurs sens. Peut-être encore un peu sage dans sa structure, cette nouvelle itération reste sans nul doute l’un des metroidvania de cette année.

Chants of Sennaar (PC, Nintendo Switch, PS4, PS5, Xbox Series X/S et Xbox One)
Le 5 septembre dernier, le jeu vidéo français a vu naître un nouveau représentant de choix de la vigueur du médium dans nos contrées. Porté par deux développeurs toulousains, et édité par la société (française également) Focus Entertainment, Chants of Sennaar s’affirme instantanément, via une formidable odyssée du langage, comme une nouvelle référence ludique du jeu d’enquête. Réinterprétation originale du mythe de la tour de Babel, le jeu vous place aux commandes d’un traducteur, lancé dans l’ascension d’une tour dans laquelle chaque étage possède sa propre langue écrite qu’il vous faudra, au gré d’énigmes environnementales, de discussions ou de mini-jeux, déchiffrer. Par un procédé de tâtonnement très astucieux, les deux développeurs font naître une liberté dans la formulation d’hypothèses presque infinie. S’il vous faudra dans un premier temps comprendre et assimiler la langue de chacun des peuples (petit vertige en réalisant que les développeurs ont inventé une grammaire et une syntaxe pour chacun d’entre eux) Chants of Sennaar déploie la force de son système lorsqu’il demande à son traducteur, via des bornes se trouvant à chaque étage, de faire communiquer entre elles les différentes langues. Le jeu fait alors du joueur, comme Kojima le faisait déjà dans Death Stranding, une sorte de diplomate, reliant les peuples entre eux en leur sortant de l’autarcie et de l’indifférence. L’acte de jeu devient alors acte de réunion, d’empathie.

Under the Waves (PC, PS4, PS5, Xbox Series X/S et Xbox One)
Publié par la branche éditoriale de Quantic Dream, développé par Parallel Studio, Under the Waves démontre à nouveau que 2023 est une année de choix pour le jeu vidéo français. A la fois jeu d’exploration du fond des océans, jeu de missions assez trivial, expérience de prise de conscience écologique et jeu narratif d’inspiration cinématographique, Under the Waves est un jeu qui fait beaucoup, mais qui parvient à réussir une bonne partie de ce qu’il entreprend. En mettant le joueur dans la peau de Stan, un plongeur qui part s’isoler dans une station sous-marine pour le compte d’une multinationale pétrolière, les équipes de Parallel Studio immergent (littéralement) le joueur dans des années 70 alternatives teintées de rétro-futurisme, où la technologie ressemble à un mélange entre celle d’Alien et The Abyss. Les sorties en mer constituent l’intérêt premier du jeu. Sitôt sorti de notre habitacle, l’exploration peut se mener en sous-marin ou à palme directement, ce qui permet d’accéder à des recoins des fonds marins plus exigus mais nécessite de jeter un coup d’œil permanent sur la barre d’oxygène. On se surprend parfois à frissonner en sortant de l’habitacle de notre sous-marin pour partir explorer la carcasse d’un bateau reposant à 200 mètres de fond, tant le jeu parvient à procurer ce sentiment d’émerveillement teinté d’inquiétude que les fonds marins peuvent procurer ; très aidée par une gestion de la lumière proprement magnifique pour un jeu sorti des mains de quelques dizaines de personnes, l’immersion sous-marine est tout simplement une des plus abouties auxquelles nous ayons pu jouer. C’est de fait dans sa façon d’envisager le rapport du joueur à la nature que le jeu se fait passionnant, jusqu’à interroger sa participation à un système – des missions menées pour une entreprise pétrolière – et la nécessité d’en sortir, autant dans le jeu qu’hors de celui-ci. Venant compléter cette réflexion environnementale avec un partenariat avec une association de protection des océans, Parallel Studio propose ici une des expériences éco-ludiques les plus stimulantes de l’année.

Cocoon (PC, Nintendo Switch, PS4, PS5, Xbox Series X/S et Xbox One)
On le sent, le premier jeu du studio Geographic Interactive n’est pas l’œuvre de débutants. Jeppe Carlsen et Jakob Schmid, deux têtes pensantes du studio Playdead (Limbo, Inside) ont uni leur forces dans un jeu casse tête très abouti, plus retors encore que leurs travaux précédents. Abandonnant presque toute forme de narration déchiffrable, tant l’univers traversé dans le jeu est étranger à toute loi humaine, les développeurs proposent d’incarner une petite créature ailée devant se frayer un chemin au travers d’une succession de mondes. Particularité: ces mondes sont tous connectés, et sont chacun contenus dans des sortes de billes de verre que vous pouvez pénétrer pour vous y rendre. A la façon d’un Atlas insectoïde, notre personnage se déplace donc avec ces grosses billes sur son dos, amassant les mondes comme une fourmi collecte des graines. Les énigmes demandent donc de faire jouer plusieurs géographies et pouvoirs associés entre eux, jusqu’à provoquer un vertige assez exaltant, réservé donc celles et ceux dont le cerveau n’aura pas grillé face à ces impensables casse-têtes. La musique et l’arrangement sonore accompagnant l’ensemble est également d’une très grande précision, achevant de nous plonger dans une angoisse existentielle et ludique mi-excitée, mi-atterrée.

Citizen Sleeper (PC, Nintendo Switch, PS4, PS5, Xbox Series X/S et Xbox One)
Chants of Sennaar a été fait à deux personnes seulement, quelqu’un dit mieux? Ah, un Britannique! Gareth Damian Martin, seul membre du studio Jump Over the Age, ne s’est pas pour autant lancé complètement seul dans la conception de ce drôle de RPG. Si l’écriture de cet univers science-fictionnel original et la création des mécaniques de jeu (en gros, celles d’un jeu de rôle) lui reviennent, il faut noter la participation de Guillaume Singelin, illustrateur et auteur de bande dessinées français qui vient ici enrichir l’incarnation de cet univers en illustrant les personnages que vous rencontrerez. Concrètement, vous incarnez un Sleeper, un humain ayant vendu son esprit à une méga-corporation de l’espace et désormais piégé dans un corps mécanique. Ayant fui sa zone de travail, il se retrouve dans une station spatiale géante en forme d’anneau, véritable petit monde où l’on retrouve toute sorte d’individus, de l’ancien militaire louche au cuisinier spécialiste de fricassées de champignons, en passant par le militant agronome écologiste. Le jeu, entièrement narratif, repose sur un système de dés: à chaque cycle (en gros, des journées) vous êtes libre de faire avancer les quêtes de votre choix en fonction de vos tirages, en déplaçant la caméra tout autour de l’anneau. Vous découvrirez ainsi de nouvelles zones, de nouveaux personnages, et pousserez votre compréhension de la station là où votre intérêt vous portera. L’immersion n’est pas totale, notamment parce qu’il lui manque une incarnation des lieux (les seules illustrations sont celles de personnages, les différents endroits de la station devant se contenter de modélisations 3D assez grossières), mais il faut vivre Citizen Sleeper pour ce qu’il est: une expérience de lecture interactive vraiment aboutie. Un deuxième épisode est en préparation, et on a déjà hâte de voir comment Gareth Damian Martin poussera l’exercice. M.B. & T.R.


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