[INTERVIEW PACÔME THIELLEMENT] Discussion bilan-chaos sur les limbes d’Internet, et au-delà

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De Pacôme Thiellement, le public connaissait bien sûr son œuvre écrite, déjà prolifique et sur des sujets aussi variés que Twin Peaks ou l’étude des gnostiques (encore qu’il y a un lien!); sa participation régulière à l’émission de France Culture Mauvais Genres, aussi, son amour cinéphilique qui l’a mené à commenter de nombreuses séances de cinéma, ses conférences: oui, tout ça, les amateurs d’exégèse, méthode d’enquête mais aussi façon d’être au monde qu’il revendique, le connaissaient. Mais qui aurait pu deviner que, celui ayant quitté les réseaux sociaux il y a quelques années après s’être fait sur Facebook une certaine réputation, allait devenir un youtubeur «imparfait» (selon ses mots) mais génial (selon les nôtres)? Discussion autour de son travail sur les limbes d’Internet, et au-delà.

Commençons peut-être par la série YouTube, Infernet, qui a donné lieu à une publication cette année (Infernet, Massot Éditions). En vous lançant dans une exégèse des réseaux sociaux, vous dressez le portrait d’un désamour, voire d’une détestation des autres et de soi généralisée. Pourquoi les relations humaines en ligne génèrent-elles ce sentiment?
Pacôme Thiellement: C’est typiquement la question sur laquelle il faut une heure pour trouver la bonne réponse. Ce que je peux dire, c’est que c’est une question que je me suis posée, et que j’ai essayé, à travers ces multiples épisodes, d’approcher. Les questions liées à l’amour sont des questions périlleuses, car chaque période de l’histoire a trouvé des nouvelles méthodes pour empêcher les humains de s’aimer. Si on est croyant, on dira que c’est le diable; si comme moi on est gnostique, on dira que c’est le mauvais démiurge; si on est marxistes, on dira que ce sont les conditions sociales de l’homme, etc. Chaque époque a ses propres modalités de désamour. Et ce sont des questions qui m’intéressent car ce sont des questions qui me touchent. Ce n’est pas le sujet unique, mais c’est bien l’un des principaux d’Infernet. L’épisode où cela va le plus loin est sans doute le dernier sur Mark Zuckerberg et sur Facebook – qui est moins sur Zuckerberg que sur Facebook – mais qui interroge vraiment les comportements en ligne que l’on peut finir par avoir, et que j’ai eus sur moi-même. L’histoire derrière Infernet, c’est que j’ai moi-même quitté les réseaux sociaux dans un état de détestation frénétique de l’objet lui-même, et que je me suis ensuite posé la question du pourquoi. Pourquoi j’ai tant aimé cela et pourquoi j’ai tant détesté cela? Pourquoi j’étais incapable d’être calme vis-à-vis de cela, pourquoi j’étais incapable d’en avoir un usage modéré? Certaines personnes disent en avoir un usage modéré: j’ai eu un usage modéré de Facebook deux ans. À partir du moment où ça a touché l’endroit où j’ai ressenti du besoin, c’était fini. Le truc, c’est qu’on a tous nos faiblesses, nos failles et la technologie, de par sa puissance algorithmique, va trouver ces failles, va calculer ces failles. Nous ne sommes pas seulement calculables, mais nous avons une partie de nous qui l’est, et cette partie est éminemment vulnérable.

Lorsque cette série YouTube a commencé, il y avait quelque chose d’étonnant à vous voir vous emparer d’un genre qui existait déjà, le « video essay » comme l’appellent les anglo-saxons. Étiez-vous vous-même consommateur de ce type de vidéos, et que vouliez-vous en faire?
Je ne voulais pas le faire! Je voulais écrire des textes. Je faisais simplement des exégèses de faits-divers et je les ai amenées à Blast. Denis Robert, que je connaissais un peu, Soumaya Benaissa que je ne connaissais pas encore, et Mathias Enthoven, que j’avais croisé deux fois, me proposent de participer à Blast. Je n‘avais pas d’idées, jusqu’au moment où je trouve celle d’Infernet, qui allait avec mon désamour des réseaux sociaux, mais aussi ma consommation personnelle, surtout depuis le confinement, de faits-divers et de vidéos de réflexion que je bouffais à longueur de soirée. C’était surtout des vidéos de faits-divers type Victoria Charlton, qui ont pris la place pour moi des Faites entrer l’accusé d’avant. Il y a aussi les plus jeunes comme Feldup, qui m’ont beaucoup saisi. Je pensais écrire là-dessus, ouvrir une réflexion qui serait sur l’Internet côté noir, à travers des textes. J’amène le premier texte, et on me dit que ce serait bien d’en faire une vidéo. Denis et Soumaya n’ont pas beaucoup insisté, mais Mathias, si. Il m’a fait faire un test, en me disant que si ça ne me plaisait pas, on arrêterait. Je pensais que cela était contradictoire avec ce que je faisais.

Il y a effectivement une originalité: Infernet, ce sont des vidéos YouTube à vous dégoûter de YouTube.
Ça ne m’a pas échappé (rires)! Le final de chaque épisode est comme une logique de fiction, comme si j’avais été moi-même victime de ce que je dénonçais avant, et le comique était de lire dans les commentaires des gens qui pensaient que je n’avais pas fait exprès (rires)! L’idée qu’on allait faire des vidéos YouTube sur des phénomènes YouTube ou autre était déjà bizarre. Mais Mathias avait une vision très nette de ce qu’il voulait. Pour le premier épisode, il m’a mis dans une pièce avec un prompteur, j’ai déroulé le texte et il m’a ensuite proposé un montage. Quand j’ai reçu le fichier sur WeTransfer, je tremblais. Je lance la vidéo, j’entends la musique hyper planante, et je me dis: «putain, mais ça marche leur machin». Je ne comprenais pas, en fait. Je voyais les mots-clés s’afficher, l’habillage, le générique, tout, et ça marchait. J’en ai été très ému. Ce qui a été probablement décevant pour eux, c’est que je leur ai tout de suite dit qu’il n’y en aurait pas tant que ça, et que même si ça marchait, on ferait autre chose après. Mais ils sont adorables, ils m’ont suivi et le nouveau programme, L’Empire n’a jamais pris fin, qui est aussi fait avec Mathias et le monteur principal d’Infernet (Ameyes Aït-Oufella), a aussi été conçu à plusieurs, avec les mêmes enjeux. Infernet avait comme inspiration non seulement les vidéos true crime, mais aussi Pierre Bellemare. Pour L’Empire n’a jamais pris fin, c’est Alain Decaux ou Henri Guillemin mêlé à Nota Bene.

Même si on est dans la continuité d’Infernet, le ton est quand même différent dans cette série consacrée à l’histoire de France.
C’est beaucoup plus multiple, parce que le sujet le permet. Il n’y a pas les mêmes enjeux humains. Sur Infernet, il y avait une décence minimum obligatoire. Je ne riais jamais. Il y avait de l’ironie, mais jamais de blagues. Je m’interdisais de forcer le spectateur dans quelque chose, je laissais une distance, car il s’agissait de gens soit vivants, soit morts récemment et qu’un respect leur était dû. Si l’on parle de gens morts il y a 2000 ans, on peut se lâcher un peu. C’était aussi le défi que Mathias m’avait donné sur cette série: il voulait que le public puisse voir un autre Pacôme, sortir du personnage créé pour Infernet

Vous avez un ton moins universitaire.
Exactement, parce que ce ton-là serait plus attendu pour de l’Histoire (et surtout parce que je ne suis pas historien et que je ne veux pas donner l’impression de l’être). Si on a un ton très froid pour parler de Marina Joyce, cela crée une étrangeté, mais si on le réutilise pour parler de César, pas vraiment. Tandis que si on parle de César comme si on parlait d’un film de science-fiction, là, ça devient un peu bizarre. Pour l’autre série, La Fin du Film, c’est un renversement complet puisque c’est mon complice de toujours, Thomas Bertay, qui le réalise. C’est quelqu’un avec qui j’ai fait des films expérimentaux pendant vingt ans, et j’ai désormais cette espèce de programme B pour Blast où Thomas est réalisateur, et dans lequel l’idée est que je lui trouve des choses qui font que, dans la réalisation ou le montage, il va me surprendre. L’enjeu est celui pour le réalisateur ou le monteur de trouver des choses intéressantes à faire ou à proposer en termes de surprise visuelle. Il y a un côté ping-pong entre nous. Cela fait partie de la grande liberté que m’offre Blast.

Dans l’ouvrage tiré de votre série YouTube Infernet, il y a un treizième chapitre, «Internet et moi (une confession)». Vous y dites que l’«on a beaucoup de mal à penser quelque chose lorsqu’on patauge dedans». Il y a une expérience étonnante de lecture pour celle ou celui qui a déjà visionné vos vidéos: on se rend compte qu’une parole prononcée sur YouTube n’a pas la même valeur qu’une parole écrite. La publication de ce travail sur papier était-elle censée offrir un espace de compréhension plus calme, plus à soi?
C’est très intéressant. Ce qui est compliqué, c’est qu’Infernet était à l’origine prévu pour la lecture. Finalement, tout le long de l’écriture, j’ai eu en tête le livre. Je ne peux malgré tout pas penser complètement une vidéo indépendamment d’un texte. Je suis un youtubeur imparfait. Ma forme finale n’est pas la vidéo YouTube, elle est le texte. Si je faisais la réalisation et le montage, ce serait peut-être différent, mais ce n’est pas le cas, donc le moment où je dois être satisfait, au fond, c’est quand je lis le texte terminé. Il y a une expérience du texte en tant que tel qui est pour le lecteur celle que j’avais avant que la vidéo soit faite, là où j’en étais arrivé. C’est un endroit, c’est certain, beaucoup plus éloigné de l’ivresse; les vidéos recréent de l’ivresse, parce qu’il y a la musique incroyable de Baptiste Veilhan notamment. Parfois, les gens nous demandent en commentaire de baisser la musique, parce qu’ils disent ne pas arriver à se concentrer. En fait, on ne cherche pas vraiment à ce qu’ils se concentrent. C’est un spectacle, malgré tout. Pour moi, à partir du moment où ça quitte le papier, les enjeux sont ceux du spectacle. Il faut que ce soit amusant, il faut que ce soit prenant. Soyons clairs: je ne regarde pas une vidéo pour m’emmerder, je regarde une vidéo pour être pris. Et c’est pareil pour un film, même pour les films dits «d’art et d’essai». Je ne regarde pas un Tarkovski pour m’emmerder, je le regarde pour être pris, et il va me prendre, avec sa fugue de Bach! Cela se joue d’une façon très nette à l’intérieur d’une machine comme YouTube. La lecture est une expérience complètement différente, une expérience silencieuse. Je pense qu’on tire d’Infernet quelque chose de plus froid, sans la frénésie de la vidéo. Le livre et les vidéos ont été pensés en même temps. J’avais prévu que le livre aurait une deuxième face, mon histoire d’Internet, qui est quelque chose que je voulais écrire avant, à partir du moment où j’ai quitté les réseaux sociaux.

Ce texte, cette «confession», est d’ailleurs assez essentiel pour comprendre toute votre démarche. Pourquoi l’avoir réservé au papier, et non à YouTube?
Celui-là, il était impossible à faire en vidéo, car je ne vais pas raconter ma vie en la disant moi-même. Cela aurait donné une vidéo «il y a une histoire que je dois vous raconter» ou «je dois vous dire un truc», avec le youtubeur en larmes en vlog. Je pourrais essayer, mais c’est quelque chose à filmer chez soi, en pyjama, avec un doudou entre les mains. Ce n’est pas non plus le ton que je voulais prendre par rapport à cela. C’était quelque chose pour le livre. Un antécédent serait le livre déjà publié chez Massot, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or, qui était déjà sur ce ton là, et surtout qui est fait à partir de la même méthode, en devant retrouver beaucoup d’éléments. C’est quelque chose qui me motive car j’ai une nature d’enquêteur.

On peut se poser la question en lisant cet essai: comment faites-vous pour avoir autant de mémoire sur les faits de votre vie?
Il se trouve que je garde beaucoup de documents, beaucoup de choses qui ne servent à rien, des vieux mails, de vieilles affaires, des papiers administratifs. Lorsque je veux parler du passé, il y a de la mémoire, mais l’enjeu est surtout d’arriver à retrouver et à recontextualiser tout cela. Les événements me reviennent à mesure que je retrouve des éléments qui me permettent de les reconstruire. Je suis en train de reconstruire des événements du passé, et j’ai besoin de le perdre pour le reconstruire. Si je gardais tout en présence tout le temps, ça ne le ferait pas, mais le fait de devoir faire cette démarche, qui est finalement la même que je fais si je dois faire une exégèse, me motive. Dans cette démarche de départ, je suis comme un flic ou un détective privé, je commence par poser les documents, comme dans The Wire: je mets des photos, des flèches, des traits, je crée des liens, mais je dois refaire tous ces trucs-là. Là, je me suis plongé à l’époque des faits, je me suis demandé qui étaient les élèves dans l’école de cinéma où j’étais, à l’époque où j’ai eu Internet, j’ai retrouvé la liste, les photos.

On pose aujourd’hui beaucoup la question de la conservation des œuvres diffusées uniquement via des canaux numériques. Votre travail en ligne est désormais important, beaucoup de gens vous connaissent par des vidéos ou des enregistrements sonores disponibles sur Internet, voire-même avant vos posts Facebook. Quel est votre regard sur cela?
Je suis conscient de leur importance. Du reste, je viens de reprendre un site qu’une personne avait fait, Pierre, qui répertoriait tout ce que j’avais fait mais qu’il a cessé d’alimenter depuis 4 ou 5 ans. C’est «pacomethiellement.com», je l’avais aidé et il n’était plus à jour. J’ai discuté avec lui, et je lui ai dit que j’allais le reprendre parce que je suis conscient de l’importance d’avoir un site d’archivage le plus complet possible et il m’a proposé de m’aider, de m’apprendre à tenir un site. Même si c’est un peu bizarre, je vais désormais m’auto-archiver. Mais comme cela reste l’un des sites les plus consultés sur ce que j’ai fait, il faut que ce soit à jour.

Le caractère volatile des travaux produits sur Internet interroge: comment garder une trace de ce qui est existe dans un monde numérique où tout est éphémère?
Il faut déjà avoir un fichier piraté. Je le recommande même si je risque de me faire arrêter. Ça me serre le cœur de ne pas avoir I’m thinking of ending things de Charlie Kaufman en DVD ou en Blu-ray, de ne l’avoir que via Netflix. S’il se fâche avec Netflix? Si Charlie Kaufman ne consent plus, pour une raison ou une autre, à cette diffusion? Ça disparaît. C’est très éphémère tout ça, il faut avoir des archives solides. Pour mon petit cas, l’essentiel est en livre. Ce qui existe hors livre, question textes, est tout à fait secondaire. Plein de petites choses sont appelées à être refondues, je pense chacun de mes livres comme le rendez-vous clé, dans lequel tout devra se résoudre à un moment ou à un autre. Normalement, il suffit d’avoir le livre pour avoir l’essentiel. Le reste, malgré tout, peut être pensé comme tout à fait transitoire. Mon sentiment n’est pas le même sur les vidéos de Blast. Je les trouve tellement bien, de par le travail des autres, que je ne considère pas comme secondaire le fait qu’elles puissent disparaître un jour. J’aimerais qu’elles puissent exister sur un support dur, mais cela ne nous a pas été proposé et je ne pense pas que ce soit dans l’intérêt de Blast aujourd’hui de le proposer. Ce serait anachronique, mais pour moi ça aurait du sens, des DVD d’Infernet ou de La Fin du Film. Des questions se posent sur les archives de la télévision, qui n’a jamais été pensée comme une œuvre d’art; quelques rares émissions comme Cinéma, Cinémas ont eu des éditions d’anthologie en DVD. Cela fait dix ans que je sonne la cloche en disant qu’il faudrait faire des éditions intégrales d’Andy Kaufman sur la télévision américaine. Il y a eu Téléchat, qui est sorti en coffret complet, mais c’est comme une série, c’est comme Columbo, ça existe indépendamment d’un format télévisuel. Ce qui n’existe pas et qui serait indispensable serait d’avoir tout Jean-Christophe Averty et surtout Jean Frapat, que ce soit Télétests ou Tac au tac. Cette question se pose pour la télé, donc elle va se poser pour Internet.

Chaos Reign a à cœur de célébrer une forme de bordel primordial en provenance directe de la culture Internet, des réseaux sociaux, ou de la téléréalité. Est-ce que pour vous, il est encore possible en 2023 de trouver des formes chaotiques créatives sur Internet, ou la fête est-elle finie?
Je ne peux parler que de mon expérience propre, et il y a certainement des gens bien plus capables que moi d’avoir une lecture périodisée d’Internet. Pour moi, la fête n’est pas du tout finie, parce que par exemple le phénomène de Twitch, qui a décollé pendant la période du Covid et qui provient du gaming, s’est progressivement transposé dans beaucoup de domaines et est très loin d’avoir donné tout ce qu’il avait à donner. Là, il est monté en intensité, essentiellement dans les domaines du react politique ou de vidéos YouTube sur des sujets de société. J’en ai moi-même été intrigué car on a commencé à me dire qu’il y avait des reacts des vidéos Infernet sur Twitch. Je ne pratiquais pas Twitch, j’étais de la génération d’avant, et puis j’avais quitté les réseaux sociaux, précisément quand ce réseau se développait. On m’apprend donc son existence, que je ne suis pas obligé de m’abonner pour voir ce que les gens font, que les vidéos sont très éphémères, qu’il y a ce phénomène du direct, et qu’il y a des personnes qui lancent les Infernet en les commentant. Cela a été une expérience de voyeur tout à fait stupéfiante: je me retrouve à regarder comment les gens commentent ce que je fais sans que je sois là, et en direct; parfois même à me parler comme si j’étais en train de les voir alors que je suis bien là à les voir et qu’ils ne le savent pas. Ce sont des jeunes et sur plein de points, ils ne sont pas du tout d’accord avec moi – je dis des jeunes, ce n’est pas péjoratif, même si je suis un vieux con quand même –, il y a un gap générationnel évident et je parle de leur objet. Ils sont nés avec, moi j’y suis arrivé quand j’avais vingt ans.

Et c’est en plus souvent leur travail…
Exactement! Et je viens avec mes gros sabots en leur disant: «Attention les jeunes, c’est dangereux». En même temps, comme Infernet utilise et aime les ficelles qu’ils aiment aussi, ils ont quand même envie de regarder, même s’ils vont avoir à un moment donné le vieux con qui leur dit de ne pas faire ça chez eux parce que c’est dangereux! Et ils réagissent. Et c’est bien comme ça. Je ne me censure pas et eux non plus. L’expérience métaphysique a été de me retrouver devant une streameuse qui, pendant un react d’Infernet, dit: «Pacôme, là ça ne va pas du tout, Pacôme tu déconnes!», et qui au bout d’un moment dit même que «c’est quand même bizarre de m’adresser à lui comme s’il était là, c’est un peu comme si j’étais le sujet d’une de ses vidéos, et que j’ai une relation avec une personne qui n’est en fait qu’une image que je vois sur un écran». Je me retenais de ne pas intervenir, je me sentais comme un mort qui ne pouvait pas parler aux vivants. Ces expériences allaient avec le sujet d’Infernet donc ça m’a plongé ailleurs: j’avais quitté les réseaux sociaux pour finir par travailler dessus, et regarder comment les gens réagissaient à mon travail sur Twitch. C’est là qu’une autre streameuse avec qui je suis finalement devenu ami, Moufette, se met à me surnommer «Vieux Man», un nom que se sont appropriés un paquet de ses abonnés. Quand Blast poste une de mes vidéos, il y a toujours quelqu’un pour écrire «Vieux Man!» en commentaire, c’est à mourir de rire. Je suis devenu un personnage dans le monde de Twitch: un personnage de vieux monsieur!

Vous parliez de ce livre, Tu m’as donné de la crasse et j’en ai fait de l’or: il y a un sentiment ces dernières années que la crasse s’accumule dans le monde, qu’elle est de plus en plus cynique, dangereuse. En bon alchimiste, que nous conseillez-vous pour continuer à trouver du chaos, continuer à transformer de la crasse en or?
(rires) Ne pas se contenter de l’or qu’on a déjà trouvé, mais considérer que celui-ci se transforme en plomb! Bien sûr qu’il faut continuer à chercher le chaos. Avec Twitch, j’ai donné un exemple de chaos Internet pur: il n’y a pas encore vraiment d’art sur Twitch (il y en a peut-être mais je ne le connais pas), mais les formes artistiques imaginables y sont étendues. Tout dépend du type d’art qui nous intéresse. Prenez un cinéaste chaos, que Chaos a célébré et célèbre toujours et qui est Bertrand Mandico: son prochain film L’émission a déjà commencé est une émission télé, où il réinvestit à travers le cinéma le plateau télé au moment où la télévision devient un champ obsolète. Le thème est la mort de la télévision, ce qui fait qu’elle peut devenir autre chose. Le cinéma avait peu réinvesti la télévision, ou alors dans des contre-exemples où la télévision est le sujet de la narration. Ça peut être très intéressant, comme dans Network, mais les anomalies esthétiques de la télévision, ses aberrations possibles, ses bifurcations de composition, sont des formes qui ne sont plus investies par la télévision elle-même, qui n’intéressent pas tellement Internet, et que typiquement une autre forme peut emprunter pour s’y intéresser et produire autre chose. Inversement, on voit comment des grands cinéastes chaos, comme David Lynch ou Lars von Trier, ont pu, à travers des séries télévisées, embrasser véritablement le champ de tout ce qu’ils avaient à expérimenter, alors que le cinéma leur donnait assez peu la place d’aller au bout de leurs logiques. L’Hôpital et ses fantômes, jusqu’à sa saison 3, déploie et accomplit ce que Lars von Trier testait juste avant au cinéma, et la saison 3 de Twin Peaks évidemment est aujourd’hui encore le dernier voyage de David Lynch dans le domaine de la narration filmée. Le chaos tel que l’aime Chaos Reign, le chaos qui vient d’Antichrist, l’amour de Zulawski, des cinéastes pour qui s’il y avait de l’ordre on le saurait, c’est le chaos comme principe de vie dans la phrase de Nietzsche: «Il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir mettre au monde une étoile dansante». Sans ce chaos-là, il n’y a pas d’œuvre d’art possible, parce que cela ne naît que de cette expérience-là, de cette confrontation-là, de ce type de rapport au monde. Je vois bien ce qui intéresse Chaos dans les formes les plus aberrantes de la production Internet et aussi dans la façon dont elles sont potentiellement réinvestissables par l’art, et c’est un souci que je partage. Vous me direz, peut-être que Chaos doit créer sa chaîne YouTube?

Il existe Valérie!
Bien sûr! Mais ce qui manque absolument, c’est une chaîne YouTube qui propose un champ artistique suffisamment stimulant dans tous les domaines, qui ne soit pas arrêté à une niche. Le YouTube game du cinéma a ses ténors, ses artisans, ses qualités et ses obsessions, mais il me manque quelque chose qui serait un rendez-vous tout aussi quotidien que les chaînes d’information et tout aussi divers, et fou, et inattendu, concernant toutes les cultures et qui essayerait d’exploser les formes. Il faudrait réinventer les formes de la transmission de l’amour de l’art à travers la vidéo YouTube.

Dernière question: vous parlez beaucoup de culture populaire au sens large, en considérant ses formes les plus méprisées, mais on peut remarquer un absent: les jeux vidéo. Est-ce un angle mort pour vous?
Oui, c’est un angle mort, je n’en ai pas fait! J’ai énormément d’amis qui sont dedans, qui adorent ça, mais il se trouve que je suis passé à côté dans mes jeunes années et je n’ai pas été capable de rattraper le retard. J’ai une nature très addictive. Je dois faire attention avec le tabac, l’alcool, les réseaux sociaux, les séries télévisées. Les jeux vidéo, c’est dangereux pour moi! Quand j’étais adolescent, sur l’ordinateur du bureau d’un collègue de mon père, il y avait Tetris. Quand je rejoignais mon père le mercredi après-midi, après l’école, j’allais sur l’ordinateur de son collègue et je jouais à Tetris. Je pouvais y jouer tout l’après-midi, et la nuit j’en rêvais. J’ai fait cela pendant quelque temps, et puis mon père m’a dit: «Je crois que ce n’est pas bon pour toi». J’étais d’accord. Devenu adulte, j’ai tenu une revue qui s’appelait Spectre, et Claudio, qui avait fait la maquette du magazine et qui avait des côtés un peu geek, a mis sur mon ordinateur Tetris. C’était pas pour me piéger! On en avait parlé un peu, et il voulait me montrer, tout en me prévenant que c’était un peu addictif. Le soir, j’ai commencé à y jouer, je me suis couché à quatre heures du matin. Le lendemain, je me suis réveillé, j’ai continué à y jouer. À la fin de la journée, j’ai détruit le truc de mon ordinateur et j’ai dit: «danger, danger, danger!». C’est un jeu très simple, on peut imaginer que, sur des jeux plus déployés, j’y trouverais beaucoup de plaisir, mais je ne me suis pas lancé. Potentiellement aussi parce que je me dis que je n’ai pas le temps: j’ai déjà réussi à me battre contre les réseaux sociaux. En quittant ces derniers, j’ai lu toute la Comédie Humaine de Balzac. J’avais le temps de le faire tout en continuant mon boulot! Pour les jeux vidéo, je m’y lancerai peut-être un jour, mais comme ces gens qui ont pris de l’acide à 70 ans, sous contrôle de médecins.

Je me disais qu’une bonne idée d’interview chaos avec vous aurait été de se retrouver sur Fortnite…
Ça aurait été très intéressant, mais je n’ai jamais joué à Fortnite. On peut se faire tuer?

Oui.
Alors je pense que j’aurais été tué en vingt minutes, et l’interview aurait été courte (rires).

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