[LES CHIFFRES] Wojciech Has, 1966

Wojciech Has est né le 1ᵉʳ avril 1925 à Cracovie et a passé son adolescence à travailler dans une mine pendant l’occupation allemande, les nazis ayant fermé lycées et universités. Il avait quatorze ans. On pourrait s’arrêter là et déjà comprendre pourquoi ses films ne ressemblent à rien d’autre, pourquoi le temps s’y déforme, pourquoi la mémoire y est toujours suspecte, pourquoi personne ne sort jamais vraiment indemne d’une conversation. Has a étudié la peinture en secret dans des ateliers clandestins, puis le cinéma, et a passé les années 50 à se faire censurer et reléguer par un régime qui trouvait ses films trop sombres pour l’image du pays. Il y a une ironie splendide à ce que ce soient Jerry Garcia, Buñuel et Scorsese qui l’aient défendu à l’étranger. L’Ouest comme refuge d’un cinéaste dont la Pologne elle-même ne savait pas quoi faire.

Les chiffres (The Codes) sort un an après Le Manuscrit trouvé à Saragosse, le film qui avait placé Has sur la carte internationale. C’est une œuvre de guerre sans une seule scène de combat. Tadeusz rentre à Cracovie après vingt ans d’exil londonien pour retrouver sa femme et son fils Maciek, qui mourra écrasé par un train en sautant sous un wagon en marche quelques mois après le tournage, à trente-neuf ans. L’objet de la quête, c’est le fils disparu, Jedrek, et la question qui empoisonne tout : était-il résistant ou collaborateur ? A-t-il dénoncé sa propre mère à la Gestapo ? Ce que Has fait du cadre historique est vertigineux. La reconstitution des faits ne l’intéresse pas. Ce qui l’intéresse, c’est la façon dont la mémoire encode et déforme ce qu’elle ne peut pas supporter. Il filme le fils disparu dans une forêt obscure de conte de fées, peuplée de fantômes de la guerre et d’exécutions collectives. Des séquences oniriques qui préfigurent l’esthétique hallucinatoire de La Clepsydre, son chef-d’œuvre absolu, prix du jury à Cannes. La musique de Krzysztof Penderecki, le même qui hantera plus tard Shining via ses partitions orchestrales, instille dans ces passages une terreur sourde, quelque chose qui remonte de plus bas que l’image.

Entre ces séquences, le film prend la forme de conversations. Un père qui interroge, un fils qui résiste, une femme qui se tait. Chaque personnage semble parler un code secret que les autres ne maîtrisent pas tout à fait, comme si l’expérience de la guerre avait créé des langues privées, incompatibles. Ce que le père cherche à reconstituer, une vérité claire, morale, assignable, est précisément ce que la guerre a rendu impossible. Has ne tranche pas. Il laisse le doute respirer jusqu’à ce qu’il devienne architecture. The Codes est l’un des films les moins vus de Has, ce qui est une injustice proportionnelle à sa beauté. Cybulski y est, une dernière fois, cette présence électrique et fragile que le cinéma polonais n’a jamais tout à fait remplacée. La forêt des exécutions, elle, ne s’oublie pas.

Date de sortie : 25 décembre 1966 (Pologne)
Réalisateur : Wojciech Has
Durée : 1h 20m
Scénario : Andrzej Kijowski
D’après l’œuvre originale de Andrzej Kijowski

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