Radu Jude au Festival de Cannes 2026, c’est Mirbeau adapté en comédie de Noël roumaine, avec Mélanie Thierry et Vincent Macaigne en bourgeois bordelais qui emploient une nounou roumaine et la traitent avec la bienveillance condescendante réservée aux causes qu’on soutient sans les comprendre. Le film a déclenché autant de rires que de claquements de portes dans les salles de la Croisette, ce qui, pour quiconque connaît Jude, était exactement prévisible et exactement le but.
Le Journal d’une Femme de Chambre ou « variation sur » Mirbeau, comme le précise un carton d’ouverture qui en dit long sur les ambitions du réalisateur, suit Gianina (Ana Dumitrașcu, impériale), expatriée roumaine à Bordeaux, à travers un journal structuré de la mi-septembre au jour de Noël. Elle garde les enfants des Donnadieu. Elle économise pour faire venir sa fille. Elle passe des appels vidéo avec ladite fille de dix ans, qui jure comme un marin et égorge des poulets en direct. Elle sourit quand les patrons l’exhibent à leurs dîners pour qu’elle explique la guerre en Ukraine depuis la « perspective est-européenne ». Elle leur dit merde en roumain, tout bas, pendant qu’ils lui resservent du Saint-Émilion en hochant la tête avec compassion.
La structure en journal intime (scènes brèves, datées, souvent sans résolution) est le dispositif idéal pour Jude, dont le montage abrupt coupe les scènes juste avant le moment décisif, laissant le malaise se déposer comme de la rosée. Ana Dumitrașcu porte le film avec une économie redoutable. Politesse de façade, rage contenue, et parfois une tendresse réelle pour les enfants qu’elle garde, ce qui rend le tout encore plus cruel. Ilinca Manolache, fidèle collaboratrice de Jude, joue la directrice de théâtre du projet d’adaptation amateur de Mirbeau, scènes secondaires qui donnent au film une de ses idées les plus savoureuses.
Ce qui distingue ce Jude des précédents (N’attendez pas trop de la Fin du Monde, Peu m’Importe si l’Histoire nous Considère comme des Barbares, Dracula, pour ne pas tous les citer), c’est paradoxalement sa douceur relative. La satire est acide, mais la structure est lisible, les personnages sont humains même dans leur médiocrité, et on rit franchement, souvent. Le film le plus accessible de Jude depuis des années ne veut pas dire le plus complaisant. La famille Donnadieu qui renonce à ses vacances au ski plutôt que d’accorder à Gianina son Noël en Roumanie résume en une décision ce que deux heures de sociologie critique n’auraient pas dit mieux. Jude n’a pas besoin de disserter. Il lui suffit de dater ses scènes et de laisser les gens être ce qu’ils sont. Beau label Chaos.
| Drame De Radu Jude | Par Radu Jude Avec Ana Dumitrașcu, Vincent Macaigne, Mélanie Thierry |


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