« Dracula » de Radu Jude : entre film de vampire ultime et grosse farce critique

En 130 ans d’histoire du cinéma, le mythe de Dracula a fait l’objet d’un nombre incalculable d’adaptations, faisant du vampire, créature issue de la tradition orale puis écrite, une figure typiquement cinématographique. La proximité de la création du cinéma (1895) et de la publication du Dracula de Bram Stoker (1897) scelle la parenté entre les deux. Cependant, parmi les centaines, voire milliers de films de vampire, on peine à se souvenir d’une adaptation roumaine, pourtant terre d’origine du mythe. Avec son Dracula, Radu Jude, originaire de Transylvanie comme Vlad III L’Empaleur qui a inspiré Stoker pour sa création, compte pallier cette injuste erreur de l’histoire.

Devenu l’un des auteurs européens les plus acclamés ces dernières années suite à son Ours d’or pour Bad Luck Banging or Looney Porn en 2021, et de nombreuses sélections dans divers festivals (Berlin, Locarno…), Radu Jude a en 25 ans bâti l’une des œuvres les plus formellement excitantes et politiquement habitées du cinéma roumain. Dracula n’y déroge pas. Derrière son scénario farfelu, l’histoire croisée d’un acteur qui joue Dracula pour un spectacle touristique moralement douteux et celle d’un cinéaste en panne d’inspiration qui utilise une fausse IA pour composer une dizaine de digressions de durées variées sur le thème du vampire, le film est sans surprise une critique de la société roumaine et plus globalement du monde contemporain.

Tour à tour saltimbanque désabusé, tyran fornicateur, figure répressive du capital et du patronat ou évêque hypnotiseur, Dracula représente chez Radu Jude tous les maux de la Roumanie. Le film use de tous les moyens techniques à sa disposition pour raconter son récit en mille-feuille : archives, numérique, animation, téléphone portable, et même, c’est notable, des images créées par intelligence artificielle. Cette dernière tient justement une place prépondérante dans Dracula, des séquences entières du film étant générées par cet outil. Radu Jude, qui n’est pas pour autant anti-IA, en a toutefois conservé les images les plus laides, aberrantes, disgracieuses. Un moyen supplémentaire au grand-guignol du film, qui flirte plus que de raison avec un vilain esprit rabelaisien : on se déshabille, on couche, on dégueule et on tue à tout-va pendant les 2h50 que durent Dracula.

Dracula est donc à la fois le film de vampire ultime (le film cite, ou plutôt vampirise, l’histoire du cinéma : Murnau, Dreyer, Herzog, Coppola, etc.) et une grosse farce qui se plaît à le ridiculiser. Dans le chaos du film, éreintant, parfois très vain (la satire du tourisme qui file tout le long du film est assez pénible), se logent de grands moments de cinéma bis et politique, comme cette parodie du Capital de Marx qui vire en film de zombie ou une relecture lubrique du Nosferatu de Murnau. Un peu à la manière d’une trop longue dissertation ou d’un trop long discours, Dracula est passionnant tout en péchant par excès de logorrhée.

15 octobre 2025 en salle | 2h 50min | Comédie
De Radu Jude | Par Radu Jude
Avec Adonis Tanța, Gabriel Spahiu, Oana Maria Zaharia

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