Avec L’année des 13 lunes (1978), film qui aura servi d’inspiration à François Ozon pour son Gouttes d’eau pour pierres brûlantes, Rainer Werner Fassbinder filme la manière dont le désir d’être aimé peut finir par détruire celui qui le porte. Réalisé quelques mois après le suicide d’Armin Meier, son ancien compagnon, le film est évidemment traversé par le deuil et la culpabilité du cinéaste. Sa force tient justement au fait qu’il dépasse rapidement la confession autobiographique pour devenir une œuvre sur l’identité, la violence sociale et l’impossibilité de trouver une place parmi les autres.
Elvira Weishaupt, interprétée par Volker Spengler, traverse les quatre derniers jours de sa vie. Anciennement Erwin, elle a subi une opération de changement de sexe pour devenir, croit-elle, la femme qu’Anton Saitz pourrait aimer. Elvira est humiliée, battue, rejetée et constamment ramenée à son apparence physique. Mais Fassbinder ne s’arrête pas à la dénonciation de cette violence extérieure : il montre comment elle finit par être intériorisée. Elvira ne se contente plus de subir le mépris des autres ; elle se regarde elle-même avec leurs yeux. Les miroirs, omniprésents, matérialisent cette impossibilité de se reconnaître. Son reflet est absent, incliné, fragmenté : elle ne peut jamais posséder une image stable d’elle-même.
Cette idée donne au film une portée plus large que celle d’un simple récit sur la transidentité. Elvira n’est pas seulement incapable d’être reconnue comme femme ; elle est incapable d’exister indépendamment du désir amoureux. Fassbinder pose ainsi une question beaucoup plus universelle : que reste-t-il de soi lorsque l’amour de l’autre devient la condition nécessaire pour se sentir vivant ? La réponse du film est d’une noirceur absolue. Chez Fassbinder, les personnages ne cessent de chercher la connexion, mais ils échouent presque toujours à la construire. Les exclus eux-mêmes ne forment aucune communauté : ils se rejettent, se blessent et reproduisent les rapports de domination auxquels ils sont soumis. L’année des 13 lunes apparaît ainsi comme l’un des films les plus pessimistes du cinéaste sur la possibilité même de l’amour.
Pourtant, le film n’est jamais uniformément sombre. Fassbinder introduit du grotesque, du camp et un humour presque absurde, notamment dans la scène où Anton et ses hommes reproduisent une chorégraphie de Jerry Lewis. Cette séquence est essentielle parce qu’elle fissure momentanément l’image du puissant capitaliste qu’est Anton. Derrière le personnage brutal et dominateur apparaît une forme d’enfance ridicule et vulnérable. C’est peut-être cette fragilité qu’Elvira avait aimée. Le film suggère alors que l’amour ne naît pas forcément de la compatibilité, il peut naître précisément de la reconnaissance d’une faiblesse commune. La mise en scène transforme constamment les émotions en formes. La géométrie des décors, les déplacements circulaires, les miroirs et surtout les motifs solaires donnent au film l’apparence d’un système cosmique déséquilibré. Chaque personnage gravite autour d’un centre qu’il ne parvient jamais à atteindre. Elvira est littéralement un corps hors orbite. La séquence de l’abattoir constitue à cet égard le sommet du film. Tandis qu’Elvira évoque ses souvenirs et ses souffrances, Fassbinder montre les animaux massacrés. Le rapprochement est brutal, mais il évite la psychologie traditionnelle. Le Adagietto de Mahler apporte au film une beauté mélancolique qui contraste avec les cris, les chansons populaires et les bruits agressifs. La musique semble dire ce que les personnages sont incapables de formuler. Chez Fassbinder, le mélodrame devient ainsi presque une forme d’opéra : les sentiments sont excessifs parce que le monde dans lequel évoluent les personnages ne leur laisse aucun autre langage.
Les plus indécents reprocheront au film de faire d’Elvira une figure parfois trop directement soumise aux obsessions autobiographiques de Fassbinder. Son personnage leur semblera moins construit comme un individu autonome que comme le réceptacle du deuil, de la culpabilité et du désespoir du réalisateur après la mort de Meier. Or, c’est tout l’inverse : ce que l’on aime, c’est que justement, Fassbinder ne cherche jamais à dissimuler la dimension personnelle de son œuvre. L’année des 13 lunes est donc un film sur le deuil, mais aussi sur l’impossibilité de se construire lorsque l’on attend des autres qu’ils nous donnent une identité. Elvira veut être aimée pour pouvoir exister ; lorsqu’elle comprend que cet amour ne viendra pas, son identité elle-même semble s’effondrer. Ce n’est donc pas seulement le portrait d’une personne qui meurt faute d’être aimée, mais celui d’un monde dans lequel chacun cherche désespérément quelqu’un autour de qui graviter.
| 8 juillet 1981 en salle | 2h 05min | Drame De Rainer Werner Fassbinder | Par Rainer Werner Fassbinder Avec Volker Spengler, Ingrid Caven, Gottfried John Titre original In einem Jahr mit 13 Monden |


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