Le court métrage d’animation en stop motion de Paul Berry souffle cette année ses trente-cinq bougies, et il n’a rien perdu de sa superbe. C’est que le choix de format et une exécution compétente à tous les niveaux subliment un matériau littéraire qui vient remuer une angoisse infantile universelle, de celles qui persistent jusque dans l’âge adulte et dont l’expression n’a eu de cesse d’occuper le cinéma d’horreur à travers son histoire. Inspiré du conte éponyme d’E.T.A. Hoffmann, le film met en scène un marchand de sable – L’Homme au sable dans certaines traductions – qui, loin d’accompagner les enfants vers le doux havre du sommeil, menace de les précipiter dans une nuit éternelle.
Nathanaël, le narrateur d’Hoffmann, relate dans une lettre le souvenir de ces visites crépusculaires : « Ces soirs-là, mère était très triste, et à peine neuf heures sonnaient-elles qu’elle s’exclamait : « allez, les enfants ! au lit, au lit ! Le marchand de sable arrive, je le sens déjà. » Et de fait, à chaque fois, j’entendais monter l’escalier à grand fracas, d’un pas lourd et lent ; il ne pouvait s’agir que du marchand de sable. »
Paul Berry transforme l’approche du bedtime redouté, intervalle de solitude et de vulnérabilité, en une marche funèbre implacable que rythment le tambour du garçonnet, le tic-tac de l’horloge et l’ascension du piano-escalier. Quant à l’esthétique, volontiers expressionniste, elle emprisonne le personnage dans des perspectives tordues et des points de vue obliques qui donnent le sentiment d’appartenir à un œil épiant.
C’est l’œil jaune d’un oiseau de proie venu de la lune, d’un croquemitaine contorsionniste qui traverse portes et murs, le « méchant homme qui vient voir les enfants quand ils ne veulent pas aller au lit. Il leur lance des poignées de sable dans les yeux, si bien que ceux-ci leur sautent de la tête, tout ensanglantés ; il les jette ensuite dans le sac et les porte dans la demi-lune, comme nourriture pour ses tout petits enfants ; ceux-là sont installés là-bas, dans le nid, ils ont le bec crochu, comme celui des chouettes, et c’est avec cela qu’ils piquent les yeux des petits humains mal élevés. » L’ubiquité de cette menace tout à la fois radicalement étrangère et insidieusement lovée dans l’intimité du foyer vient réactiver une de ces peurs primitives qui hantent l’inconscient collectif.
Si Freud, qui théorise son « inquiétant familier » sur le modèle de la nouvelle d’Hoffmann, l’appelle l’angoisse de castration (dont l’énucléation serait l’expression symbolique privilégiée) – il s’agit en substance de la peur de voir s’insinuer le danger, à la faveur d’états transitoires entre le jour et la nuit, entre l’éveil et le sommeil, au sein d’espaces destinés à nous en protéger. De nombreux films s’emploient à incarner et à prolonger cette préoccupation qui traverse toute la tradition gothique, ce foyer devenu étrange(r). C’est le cas notamment de l’expérimental Skinamarink (Kyle Edward Ball, 2022), dans lequel deux enfants s’éveillent au milieu de la nuit emmurés dans leur maison vide, qui les couve de son regard sadique, et dont émane désormais une voix menaçante.
Ici, les plans décadrés remplacent les lignes brisées expressionnistes pour défigurer les espaces et les corps. Ainsi fragmentés, les coins, les seuils jadis familiers apparaissent hostiles ; privées de visage, les figures apparaissent fragiles et, anonymes, elles acquièrent une certaine portée universelle. Mais Skinamarink étouffe dans son dispositif et s’essouffle dans sa durée – les 28 minutes du court-métrage qui le précédait, Heck (2020), suffisent – là où le Sandman transcende l’un et l’autre de ces deux aspects : avec l’innocence et l’étrangeté intrinsèques au stop motion pour incarner l’uncanniness de la fable, le film de Paul Berry, loin d’abuser de notre hospitalité, n’en laisse que plus longtemps derrière lui le malaise tenace des cauchemars d’enfants.
Court-métrage d’animation de Paul Berry · 10 min · 23 octobre 1991 (États-Unis)Genres : Épouvante-Horreur, Animation Pays d’origine : États-Unis, Royaume-Uni |
Court-métrage d’animation de Paul Berry · 10 min · 23 octobre 1991 (États-Unis)


