Combien de tiroirs sont ouverts dans le monde ? La question semble appeler un chiffre. Mille milliards ? Davantage ? À cet instant précis, quelque part, une main tire un tiroir de cuisine, un enfant ouvre celui de son bureau, quelqu’un cherche ses clés, un autre retrouve une lettre qu’il croyait avoir oubliée. Mais comment compter ce qui s’ouvre sans que personne ne le voie ? Et surtout : qu’est-ce qu’un tiroir ouvert ? Il y a le tiroir que l’on ouvre pour prendre quelque chose, celui que l’on ouvre par curiosité, celui que l’on oublie de refermer. Et puis il y a celui que l’on ouvre des années plus tard, et qui contient une photographie, une lettre, une montre, une odeur presque disparue. Un tiroir n’est jamais seulement un compartiment. C’est un endroit où nous décidons ce qui doit rester caché. Dans La Poétique de l’espace, Gaston Bachelard fait des tiroirs, des coffres et des armoires des lieux privilégiés de l’intime. Ils sont des espaces à l’intérieur de l’espace, des cachettes où l’imagination et le souvenir viennent se déposer. Nous ne rangeons pas seulement des objets dans un tiroir : nous y rangeons des fragments de notre existence. C’est pourquoi ouvrir un tiroir ressemble parfois à ouvrir le passé. Bergson nous rappelle que le passé ne disparaît pas : il demeure, prêt à ressurgir dans le présent. Une vieille photographie suffit parfois à faire revenir une époque entière. Le tiroir ne contenait pas seulement un objet. Il contenait le temps que cet objet avait emporté avec lui.
Le cinéma a compris la puissance de ces petits espaces fermés. Chez Lynch, une porte, une pièce ou une boîte sont rarement de simples objets : ce sont des seuils. Dans Mulholland Drive, la boîte bleue ne contient pas seulement une vérité que les personnages pourraient découvrir. Elle ouvre sur une autre organisation du réel. Ouvrir, ce n’est plus forcément découvrir : c’est parfois changer de monde. Chez Michel Gondry, notamment dans La Science des rêves, les objets ordinaires deviennent des machines à fabriquer de l’imaginaire. Une boîte, un assemblage bricolé, un objet détourné suffisent à faire basculer le quotidien dans le rêve. Le tiroir n’est plus seulement l’endroit où l’on cache le réel : il devient celui où pourrait être rangé ce qui n’existe pas encore. Et Everything Everywhere All at Once pousse cette idée jusqu’au vertige : derrière chaque choix semble exister une infinité de vies possibles. Le tiroir devient alors une métaphore de notre existence. Peut-être contient-il non seulement ce que nous avons perdu, mais aussi tout ce que nous aurions pu être. Chaque tiroir fermé serait la mémoire d’une possibilité. Nous avons donc des tiroirs dans nos meubles, mais aussi dans nos têtes. Il suffit parfois d’une odeur, d’une chanson, d’un visage pour qu’un tiroir intérieur s’ouvre sans que nous l’ayons décidé. Nous retrouvons alors quelque chose que nous ne cherchions pas. Peut-être est-ce cela, finalement, le souvenir : non pas ce que nous conservons volontairement, mais ce qui revient lorsque nous ne l’attendons plus. Mais faut-il vraiment tout ouvrir ?
La question devient alors éthique. Nous vivons dans une époque fascinée par la transparence : tout montrer, tout expliquer, tout partager. Pourtant, l’intime a peut-être besoin de portes fermées. Certaines choses ne sont pas secrètes parce qu’elles sont honteuses, mais parce qu’elles ont besoin de rester à l’abri du regard. Levinas nous rappelle que l’autre ne se laisse jamais entièrement réduire à ce que nous savons de lui. Peut-être aimer quelqu’un, c’est aussi accepter qu’il possède des tiroirs auxquels nous n’aurons jamais accès. Vouloir tout ouvrir, tout comprendre, tout savoir de l’autre, c’est risquer de ne plus le rencontrer comme un autre, mais comme un objet à inventorier. Le tiroir est donc plus qu’un objet : c’est une frontière. Entre le visible et l’invisible, le présent et le passé, le connu et l’inconnu. Et sa poignée pose une question très simple : est-ce que j’ai le droit de l’ouvrir ? Car un tiroir fermé nous intrigue. Mais un tiroir ouvert ne nous donne pas nécessairement la réponse. Il révèle quelques objets et fait naître aussitôt de nouvelles énigmes : pourquoi sont-ils là ? Depuis quand ? Qui les a conservés ? Pourquoi ceux-là plutôt que d’autres ? Un tiroir ouvert ne supprime donc pas le mystère. Il le déplace.
Alors, combien de tiroirs sont ouverts dans le monde ? Impossible à savoir. Et peut-être est-ce précisément ce qui rend la question intéressante. Nous voudrions compter le monde, mais le monde déborde toujours les chiffres. Il y a les tiroirs que nous voyons, ceux que nous ignorons, ceux qui s’ouvrent dans les maisons et ceux qui s’ouvrent dans les mémoires. Parce que la vraie question n’est peut-être pas de savoir combien de tiroirs sont ouverts. Elle est de savoir pourquoi nous avons besoin de les ouvrir. Pour trouver quelque chose ? Pour retrouver quelqu’un ? Pour vérifier que le passé existe encore ? Ou simplement pour découvrir ce que nous ignorions chercher ? Il y a donc peut-être un nombre infini de tiroirs. Peut-être aucun. Ou peut-être un seul : celui que nous sommes en train d’ouvrir. Et si le plus mystérieux des tiroirs n’était pas celui que nous n’avons jamais ouvert, mais celui que nous n’arriverons jamais à ouvrir entièrement : nous-mêmes ?



