Il y a dans L’Hyperboloïde de l’Ingénieur Garine quelque chose de profondément mélancolique, comme un rêve de toute-puissance soviétique filmé au moment précis où il commence déjà à se fissurer. Adapté du roman éponyme d’Alekseï Tolstoï, le film promettait un savant fou, un rayon de la mort et la domination du monde. Il livre surtout un objet bancal, fascinant, parfois exaspérant, toujours un peu à côté de lui-même, qui regarde trop de directions à la fois et finit par loucher.
Dès les premières minutes, tout est déjà en marche, comme si le spectateur arrivait en retard à une réunion secrète. Garine a volé les plans, le professeur a disparu, l’État s’agite mollement. Cette entrée en matière abrupte pourrait être stimulante si elle n’était pas aussi confuse. Les personnages gravitent autour de l’intrigue comme des satellites mal réglés, leurs alliances sont floues, leurs motivations souvent théoriques. On sent le montage haché, le scénario retaillé à coups de ciseaux idéologiques, laissant derrière lui des fragments d’un récit qui ne demandait qu’à respirer.
Et puis, soudain, le film trouve un second souffle. Garine braque le monde avec son “hyperboloïde” et l’œuvre mute en délire pulp soviétique : capitalistes cyniques, île secrète, installation industrielle digne d’un cauchemar expressionniste, économie mondiale manipulée comme un jeu de Meccano. Evgueni Evstigneïev, acteur immense, donne à Garine une présence presque tragique. Ce n’est pas un fou hystérique mais un idéologue froid, persuadé que la planète ira mieux une fois placée sous son joug. Un despote rationnel, ce qui est, et 2026 nous le prouvera, toujours plus inquiétant.
Visuellement, Gintsburg sait faire. Le noir et blanc sculpte les décors, les intérieurs réels donnent une épaisseur inattendue à cette science-fiction d’un autre âge, et les maquettes dégagent une poésie artisanale que le numérique a depuis assassinée. La séquence de descente dans les entrailles de la Terre, dans un cylindre métallique digne d’un fantasme steampunk avant l’heure, reste l’un des sommets du film : étrange, lente, presque hypnotique.
Mais l’édifice vacille dès que le film s’entête à se disperser. Sous-intrigues fantômes, personnages inutilisés, symboles jamais exploités : un savant caché en Sibérie, un enfant porteur d’une carte tatouée, autant de promesses narratives laissées en rase campagne. On devine un film plus ample, plus cohérent, amputé au montage ou corseté par les impératifs politiques du moment. Le ton oscille sans cesse entre satire, aventure juvénile et mise en garde idéologique, sans jamais choisir son camp.
L’Hyperboloïde de l’Ingénieur Garine n’est donc ni un grand film de science-fiction ni un ratage total. C’est un film-fantôme, hanté par ce qu’il aurait pu être. Un collage d’images fortes, d’idées stimulantes et de maladresses structurelles, qui se regarde aujourd’hui comme un artefact : le témoignage d’un cinéma soviétique rêvant de conquérir l’imaginaire mondial avec des armes conceptuelles trop lourdes pour lui. Un film imparfait, parfois agaçant, souvent fascinant, qui brûle le monde à l’écran sans jamais réussir à consumer ses propres contradictions.
Je sais qu’il en existe une copie DVD. Quelque part.
| Titre original (ru) Гиперболоид инженера Гарина (ru) Giperboloid inzhenera Garina Réalisation Aleksandr Gintsburg Scénario Iossif Manevitch, Aleksandr Gintsburg, Avec : Evgueni Evstigneïev, Vsevolod Safonov, Mikhaïl Astangov Sociétés de production Gorky Film Studio Pays de production Drapeau de l’URSS Union soviétique Genre Action, science-fiction Durée 96 minutes Sortie 1965 |


