Anorexique, sourde-muette, sociopathe, poétesse, psychopathe, prostipute, droguée… Princesse violée, serveuse écartelée, maman addict au téléphone rose, sœur décapitée, avocate dépressive, potiche pour frère Baldwin, fantôme pour Kubrick… Jennifer Jason Leigh a TOUT joué.
Cinquième (et dernière) partie de notre STORY consacrée à une actrice plus CHAOS tu meurs.
In The Cut, le joli thriller érotique de Jane Campion (ne levez pas les yeux au ciel, on vous regarde), aurait dû relancer la carrière de Meg Ryan, complètement défigurée par la chirurgie esthétique après le tournage de ce film. D’autant que la star désirait rompre avec son image d’actrice estampillée comédie romantique et pensait y trouver un rôle au moins aussi marquant que celui de Diane Keaton dans A la recherche de Mr Goodbar (Richard Brooks, 1977). Pourtant, c’est Jennifer Jason Leigh – encore elle ! – qui, dans le rôle de la sœur de Meg finissant décapitée par le tueur en série, s’en est le mieux sorti dans cette affaire. Les réalisateurs indé ont pu en effet constater que cette actrice avait retrouvé son appétit féroce pour les rôles extrêmes. 2004, l’année suivante donc pour ceux qui suivent, se révèle une excellente année. Jennifer figure dans deux productions atypiques, du « un peu » The Machinist de Brad Anderson au « beaucoup » Palindromes de Todd Solondz.
Jenny, elle est comme ça. Quand elle veut quelque chose, c’est now. From the bottom of her heart. Et se faire tuer dans des conditions atroces pour In The Cut lui a donné envie de renouer avec son registre de prédilection : la fameuse prostipute! Dans The Machinist, Jenny from the block incarne la pute donnant son corps, son cœur, son temps et au fond sa bonté au cadavérique Christian Bale dont le corps maladif de pantin désarticulé appelle un traumatisme. D’abord, le nôtre de traumatisme. Il faut déjà passer le cap de la première vision du corps assez dérangeant à regarder de Christian Bale finissant chaque prise sur une civière. Mais là où The Machinist devient chaos, au-delà de la métamorphose glaçante de l’acteur, de l’efficacité immédiate du produit impeccablement ficelé, des allusions à Session 9 du même Brad Anderson, du rébus ludique à déchiffrer et de la galerie de seconds rôles au top (mention à l’excellent Michael Ironside), c’est lorsque Jennifer Jason Leigh, le visage et le corps couverts de bleus, s’illustre dans des séquences charnelles avec Christian Bale. On imagine bon nombre d’actrices Hollywoodiennes refuser des étreintes avec ce sac d’os. Pas Jennifer qui sait se montrer généreuse, voire empathique, avec les monstres pour en avoir composé de très beaux par le passé. Alors bravo Jenny.
Todd Solondz n’a pas eu besoin de réfléchir davantage pour trouver une actrice capable de jouer une adolescente de 12 ans hantée par des tonnes de questions métaphysiques sur le sexe, l’avortement, le corps, le passé, l’héritage, l’atavisme, la morale, la religion, le groupe, les États-Unis. C’est du tout cuit pour Jennifer Jason Leigh qui, une fois encore, excelle à retranscrire tout ce qui se passe dans la tête d’une ado fâchée avec l’existence et confrontée à la lâcheté de son infecte maman. Bien sûr, le film est hilarant, jouissant de l’horreur du monde et de la médiocrité des hommes plein de certitudes de savoir (ah, la partie Mama Sunshine!), choisissant judicieusement ses axes de caméra, montrant exactement ce que l’on a envie de voir lorsque le monde se fait très con. Il est aussi parcouru par la mélancolie, déjà perceptible dans quelques scènes des précédents Solondz (l’ado en larmes lorsqu’il regarde le documentaire dont il est le protagoniste dans une salle de cinéma et réalise que les spectateurs se foutent de sa gueule dans Storytelling, Dawn qui chante une chanson dans le bus à la fin de Bienvenue dans l’âge ingrat). As usual, l’intense folle qu’est Jenny au cinéma bénéficie de l’une des meilleures scènes du film lorsque Aviva, son personnage joué par plein d’acteurs différents, tombe sur le frère de Dawn, flanqué d’une réputation de pédophile, qu’elle parle de libre-arbitre et qu’il lui répond que les gens ne changent pas, qu’ils ont beau fournir des efforts surhumains pour changer, ils resteront les mêmes, de la naissance à la mort. Jennifer ne peut qu’approuver ce que Todd Solondz lui a écrit. Elle le joue admirablement et sait rendre émouvante une situation ostensiblement absurde voire grotesque qui, jouée et filmée par ceux qui ne savent pas ce que signifie être en marge deviendrait catastrophique. Au gré de ses rôles, on a pu voir comment JJL comprenait les marginaux noyés dans la norme (Short Cuts), comment elle aimait les monstres (JF Partagerait un appartement), comment elle savait traduire ce qui ne va pas au-dedans et qui a besoin d’être dénoué (Dolores Claiborne).
Ce sont des exemples. L’intuition de Jennifer est plus forte, comme connectée avec les choses viscérales, la noirceur des abimes, jamais dans une séduction de surface hypocrite, préférant l’ombre à la lumière, assumant son absence de sourire, acceptant les contusions comme les métamorphoses. Et diantre, elle n’est jamais aussi séduisante que lorsqu’elle fait la gueule. C’est quand même autre chose que l’arrogance et l’hystérie de nos déprimantes actrices made in France. Autant de qualités essentielles pour Todd Solondz, le réalisateur des corsés Happiness et Storytelling qui, lui non plus, ne travaille pas le capital sympathie. Normal alors que dans la vie de tous les jours, Todd à qui on arrache difficilement un sourire soit si heureux de la retrouver en soirée…
Nous aussi, nous sommes heureux de retrouver J. dans cette forme olympique d’autant que, last but not least, on la gratifie d’un « Genie Award » pour sa prestation de mère manipulatrice dans Childstar, comédie inédite chez nous, réalisée par le canadien Don McKellar, vu comme acteur dans Exotica de Atom Egoyan et responsable d’un petit film de fin du monde intitulé Last Night. Nous n’avons pas vu le film (such a shame!). Autrement, on passe vite sur ce vilain plagiat de La jetée de Chris Marker qui s’intitule The Jacket thriller psycho-bidule avec Adrien Brody et Kiera Knightley qui vieillit moins bien que L’armée des douze singes de Terry Gilliam et que l’on a honnêtement vu juste pour Jennifer dans le rôle d’une infirmière dont la seule caractéristique est de porter des lunettes. John Maybury, le réalisateur aux commandes, pourtant pas nigaud, ne fait strictement rien avec JJL et la laisse dans son coin. On n’aime pas beaucoup ça. Il fallait bien une concession, un petit moment de repos. Comprenez, Jenny n’a jamais été aussi heureuse, elle roucoule d’amour avec son époux, le réalisateur Noah Baumbach – avec qui elle a eu un fils au beau prénom chaos de Rohmer Emmanuel. In love, elle tourne pour la première fois sous la direction de son mec dans Margot va au mariage pour jouer la sœur de Nicole Kidman. On aime beaucoup les artistes présents sur ce film qui, pourtant, ne nous pas laissé une empreinte durable dans l’esprit. Ce sera plus convaincant sur la deuxième collaboration artistique entre Jenny et Noah, depuis devenu son ex : Greenberg, avec le déprimant Ben Stiller et la lumineuse Greta Gerwig où, grosso modo, c’est drôle d’être triste et triste d’être drôle. L’un (Ben), noyé dans un élastique gluant entre celui qui, il y a encore quelques années, avait les moyens de changer sa vie et celui qui devra faire en sorte que sa vie soit moins pathétique, avait tout pour séduire l’autre (Greta), une lumière sur le point de s’éteindre, mais il arrive parfois que deux personnes qui veulent être ensemble, qui ont le sentiment qu’elles doivent être ensemble, en sont tout simplement incapables. Jenny n’a qu’un radieux rôle secondaire d’ancienne reine du lycée, devenue quadra et moins fanée que convenu. Un peu comme Sharon Stone dans Broken Flowers, de Jim Jarmusch. Mais ce qui est intéressant, c’est que JJL a cosigné et coproduit Greenberg. L’engagement, comme toujours chez elle, se révèle une vertu.
En manque d’expériences tripales, l’ancienne junkie aux rôles psycho replonge grave. Et ne fait pas les choses à moitié. Elle a raison de soutenir l’un des gros malentendus de ces dix dernières années. On parle, bien entendu, de Synecdoche, New York de Charlie Kaufman dans lequel un metteur en scène de théâtre (Philip Seymour Hoffman) est en train de monter une nouvelle pièce et fait du surplace artistique/existentielle alors que le monde dehors va si vite, que les gens changent, que la maladie gagne du terrain sur la création, que les proches meurent, que les amours s’éloignent. Of course, tout est fait pour que vous trouviez ça fastidieux, cafardeux et antipathique. Pourtant, cette exigence de gros film malade littéralement suicidaire, ce défilé de super acteurs avec lesquels on aime prendre notre temps, ce goût pour le surréalisme (les tatouages, la fumée dans la maison), cette inertie synchrone avec l’horloge en panne du créateur (une sorte de All that Jazz sans le moindre rythme ni la moindre étincelle de vie), cette architecture bizarre avec des décors intemporels qui semblent se recroqueviller sur le protagoniste et cette manière de raconter au fond comment chacun passe à côté de sa vie nous rendent ce film maudit extrêmement sympathique.
Les années suivantes, Jenny est plus présente à la télévision dans des séries (Weeds qui lui demande beaucoup de temps), s’autorise quelques apparitions dans des films indie (Kill Your Darlings, The Spectacular Now!) mais basta! De toute façon, que foutent les Lynch et autres? Ils dorment. Alors Jenny attend que la mode des super-héros et des tournages sur fond vert passe pour, peut-être, revenir de plus belle. Alors que tous les médias l’oublient en silence et en douceur (sauf nous, hein), une épiphanie a lieu en octobre 2014, lorsque Quentin Tarantino nous apporte la nouvelle du siècle : Jennifer Jason Leigh est tête d’affiche dans son prochain film, le western The Hateful Eight dans le rôle de Daisy Domergue.
A peine une première image disponible du film et l’on découvre Jennifer Jason Leigh un coquard à l’œil. Jennifer est restée la même. CHAOS dans sa tête, dans son corps. “Être comédienne m’a permis de m’extraire de moi-même et de communiquer et de m’exprimer. Quand je joue, je suis extravertie. Quand je ne joue pas, je le suis beaucoup moins. Il n’y a des tonnes de films qui se proposent à moi chaque année. Mais je ne fais toujours que les deux trois que je serai ravie de faire. Mes choix ont toujours été motivés par ma sensibilité”. Toujours.

