Hôtel Molière. Mardi 15 novembre. 15h. Tsai Ming-liang, chantre de la poésie moderne, auteur d’une pléthore de fictions formidables (dont l’inoubliable Et là-bas quelle heure est-il ?) est cloîtré dans sa chambre d’hôtel avec des lunettes noires. Pas d’aficionados azimutés ou transis à sa fenêtre. Et pourtant, on tient probablement là l’un des réalisateurs actuels les plus précieux avec Bela Tarr. Son cinéma rime avec précision des cadres, laconisme des dialogues, beauté formelle mais aussi tristesse inconsolable. A la fois élixir érotique, comédie musicale et drame humain, La saveur de la pastèque, son dernier film (celui qui a le mieux marché dans le monde), est une célébration jubilatoire du cinéma dans toute sa splendeur. C’est accessoirement le récit d’une histoire d’amour comme on ne les raconte plus.
On retrouve dans La saveur de la pastèque tous vos thèmes récurrents, de l’eau à la sexualité. Est-ce un film-somme ou le début d’un nouveau commencement dans votre filmographie ?
Tsai Ming-Liang : Ce n’est pas une question que je me pose. Je ne cherche pas à savoir si tel ou tel film sera le début ou la fin d’une période. Lorsque je fais une création, je ne réfléchis pas dans ce sens. De toute façon, à chaque fois que je travaille sur un projet, c’est un éternel recommencement. Effectivement, il y a des prolongements par rapport à mes œuvres précédentes dans une idée de continuité et de réflexion.
La variété des genres rend l’ensemble très dense. Comment définiriez-vous le film ?
Je dirais que le film est construit à base d’éléments qui existent dans notre entourage comme la musique ou le cinéma pornographique. On peut facilement écouter de la musique comme voir un film porno. Je ne cherche pas à ranger mon film dans un genre parce que je pense que vouloir le classer en tant que film de genre, c’est s’adapter à tout prix aux conventions. Je ne veux pas que le spectateur soit en terrain connu. Tous les éléments que l’on voit dans le film font partie de ma vie, de mon expérience personnelle, de mon quotidien, des milieux où j’étais.
A qui le conseilleriez-vous ?
Lorsque le film est sorti à Taiwan, il a eu un succès public sans précédent par rapport aux autres films. Il a fait plus d’entrées que tous mes autres films réunis. Cela faisait dix ans qu’un film Taiwanais n’avait pas aussi bien marché là-bas. Il a fait au total 130 000 entrées ; et parmi ces 130 000, il y a disons 50 000 cinéphiles qui connaissent mon cinéma depuis pas mal de temps. Forcément, quand ils ont entendu qu’il s’agissait d’un film pornographique, ils ont compris qu’ils n’allaient pas voir un film porno au sens strict. Les 80 000 personnes restantes sont des spectateurs titillés par l’aspect pornographie et qui ont eu envie de voir par curiosité. Certains ont certainement dû être déçus, mais les autres ont pu faire une expérience à travers un film différent par rapport à ce qu’ils avaient vu auparavant.

