[INTERVIEW] MICHAEL HANEKE : « Je n’ai jamais osé revoir Salo de Pasolini »

Après avoir longtemps réfléchi sur la déréalisation de la violence, la loi et la pulsion et signé des films controversés (Funny Games), considérés par ses admirateurs comme de formidables expériences de cinéma et par ses détracteurs comme du non-cinéma, de la dissertation et de la punition, Michael Haneke ne joue pourtant pas les maîtres d’école en interview. Il lui arrive souvent de (sou)rire – achtung achtung! Nous l’avons rencontré à plusieurs reprises: toujours génial, à l’abri de son austère réputation. A noter que la poste Autrichienne vient de sortir un timbre spécial à son effigie et ça, c’est CHAOS.

Quel genre de cinéphile êtes-vous?
Michael Haneke: Aujourd’hui, je ne vais plus trop au cinéma, je préfère regarder les films chez moi. Je préfère regarder le film chez moi plutôt qu’à côté de quelqu’un avec son pop-corn et toutes ses merdes. En général, je n’achète pas les premiers films américains qui sortent mais ceux qui m’intéressent. En fait, je me sens plus à l’aise en regardant le film chez moi. Le home cinéma, c’est l’avenir. Dans très peu de temps, tout le monde regardera son film dans sa maison, dans des conditions extrêmement élaborées et formidables.

Oui mais vos films sont faits pour être vus le cinéma, de façon à ce que l’on ne puisse pas s’en échapper, non?
Michael Haneke: On peut voir une comédie dans une salle pleine de spectateurs qui s’amusent. Ça fait plaisir d’avoir une ambiance dans une salle, c’est certain, mais ma façon de regarder n’est pas commune. Je ne peux pas regarder un film en dehors de mon travail. Je regarde toujours la manière dont c’est filmé. C’est très pratique d’avoir la possibilité de regarder tous ces détails. Mais c’est vrai que dans un film où on a envie d’emprisonner le spectateur dans une situation, naturellement, le cinéma est le meilleur support. De toute manière, si le film est suffisamment fort, cela va forcer le spectateur à rester pour voir jusqu’à la fin. J’ai toujours trouvé ça un peu hypocrite la réaction des gens qui regardent un film comme Funny Games jusqu’à la fin et qui insultent le film.

Dans l’interview disponible sur le DVD de Funny Games, vous incitez même les gens à arrêter le film si c’est trop dur émotionnellement.
Michael Haneke: C’est en fait ce que dit le tueur dans le film : « vous avez eu assez de violence ou vous voulez continuer?« . Les gens étaient fâchés parce qu’ils étaient presque obligés de voir et d’endurer la souffrance.

Personne ne vous a pardonné le coup de la télécommande.
Michael Haneke: (il rit encore) A Cannes, lorsque le film a été présenté, ça m’a beaucoup plu parce que quand la femme tire sur le tueur, il y a eu des bravos dans la salle. Les gens ont vraiment applaudi. La scène suivante, quand il fait le rebobinage, il y a eu un silence absolu parce qu’ils se sentaient rattrapés par le calvaire. Je suis arrivé à les faire applaudir à un meurtre. C’est précisément ce que je voulais montrer à travers le tueur : je peux vous emmener où je veux, vous êtes toujours mes victimes. Pas de moi en tant que personne, bien sûr, mais du cinéma. Le public voulait occulter cette partie désagréable. Il réclame des bons sentiments mais ne veut pas se rendre compte jusqu’où l’engrenage peut aller. A travers mes films, j’essaye de nourrir la méfiance auprès des médias.

Funny Games peut être vu comme le nouveau Salo
Michael Haneke: C’est l’une de mes références et incontestablement l’un des films qui m’a le plus marqué. Je me souviens bien du jour où je l’ai vu. C’était à Munich. Le film était annoncé comme quoi il allait être censuré. Il était diffusé dans sa version originale et c’était un scandale dans la presse. Le soir, tout le monde est entré dans une grande salle de 800 places. C’était presque plein au début. Une demi-heure plus tard, la moitié de la salle était partie. Après une heure trente, il y avait trente personnes. A la fin du film, je pense qu’on était cinq ou six. Après avoir vu le film, j’étais choqué. Pendant deux semaines, j’étais malade. Ça m’a bouleversé. Et c’est à partir de là que j’ai compris ce qu’était vraiment la violence, la souffrance physique et mentale. Naturellement, cela m’a donné envie d’arriver à provoquer cette même décharge. J’ai le DVD de Salo chez moi, je n’ai pas osé le revoir.

Vous dîtes souvent que le tournage de Funny Games était spécial parce que décontracté, aux antipodes de ce que l’on pourrait croire. Vous aviez fait un making-of à l’époque ou pas du tout ?
Michael Haneke: Non. C’est différent si on est entre gens qui travaillent ou l’équipe avec une personne externe. Même si la personne est toujours là, même si on s’habitue à elle, on est quand même conscient de sa présence. J’ai rien contre le fait de filmer ce que l’on fait lorsque l’on tourne dans la rue par exemple. Si on a des scènes de grande intimité ou difficiles pour les acteurs, je n’aime pas trop parce que je pense que ça peut attirer l’attention de l’acteur. Si par exemple je fais un film avec des scènes sexuelles, je n’aurai jamais des gens sur le plateau parce que ça devient moins intime, moins privé. De manière générale, je pense que c’est intéressant d’avoir un making-of mais ce n’est pas mon premier intérêt. Cela étant, j’apprécie d’en regarder. Je me souviens d’un making-of très long et très marquant sur L’armée des douze singes, de Terry Gilliam. Ça dure deux heures et Gilliam est désespéré d’un bout à l’autre.

Le fait qu’on retrouve les acteurs Ulrich Mûhe qui joue le père et Arno Frisch, le fils dans Benny’s Video dans Funny Games dans un schéma inversé, c’était volontaire ou innocent ?
Michael Haneke: En fait, c’est vraiment une coïncidence parce que j’ai souvent travaillé avec Ulrich, dans ces deux-là et aussi Le Château, un téléfilm. J’adore cet acteur donc chaque rôle qui était intéressant lui était réservé. Et en cherchant pour le rôle du tueur pour Funny Games, j’ai fixé un casting. Et lui je le connaissais. Ce n’est pas un acteur, c’est le fils d’une famille que je connais par relation. Il s’est avéré idéal pour le rôle. Ce n’était pas un clin d’œil volontaire parce que ce n’était pas le but. Je me suis bien entendu rendu compte sur le moment des correspondances que cela pouvait provoquer. Mais si j’avais trouvé un meilleur acteur, j’aurais pris l’acteur. C’est sûr que cela donne un certain surplus ironique à Funny Games.

Le fait que Funny Games devienne un film culte, considéré comme un film d’horreur et un summum d’angoisse, ne vous effraie pas ? Est-ce que vous ne vous dîtes que le film vous échappe à ce moment ?
Michael Haneke: Absolument. J’ai souvent vu ce phénomène dans les pays anglophones. En Dvd, Funny Games est devenu un film culte. Je me rappelle que je disais pendant le tournage que si le film devient un succès, il ne peut devenir un succès qu’en raison d’un malentendu. C’est un peu le même problème que Kubrick a eu avec Orange Mécanique. Il était horrifié à l’idée de savoir que les spectateurs aient vu un film fort et complaisant. Je ne sais pas si c’est vrai mais j’ai lu dans un magazine qu’il avait pensé à retenir le film à cause de cette réception. Où est l’alternative si vous voulez faire un film sur ce thème ? Vous n’avez pas beaucoup le choix. Il y a toujours des possibilités pour que chacun d’entre nous comprenne le film à sa manière. Tout le monde sait que la violence n’a rien d’agréable, mais c’est différent de le savoir et de le sentir. Quand on se décide à le faire sentir, ça change la situation. Malgré le fait que ce soit sanglant et brutal, certains films très violents peuvent être consommables. En revanche, ce n’est pas si facile d’arriver à ne plus la rendre consommable. Consommable dans le sens « avoir du plaisir à voir ça« . Avec Funny Games, je voulais parler de la violence sérieusement. C’est inévitable qu’il y ait des malentendus. C’est comme à l’époque quand j’étais enfant, on allait dans le train fantôme même si on savait pertinemment qu’on avait peur. C’était pour montrer qu’on était courageux. Aujourd’hui, beaucoup de jeunes de 15-16 ans disent « tu as vu Funny Games ? » pour impressionner.

Est-ce que vous pensez que votre cinéma souffre d’une étiquette ?
Michael Haneke: Je ne pense pas que ce soit mon cinéma qui souffre mais plutôt les journalistes qui collent des étiquettes. C’est une maladie de la critique en général de taper un tampon sur n’importe quoi. Je pense notamment à Houellebecq. Les journalistes prétendent savoir à l’avance savoir de quoi sa prochaine œuvre sera faite. Or, s’il fait autre chose, on va le lui reprocher très gravement. De la part d’Haneke, on attend un choc.

Est-ce que vous ne pensez pas qu’un film très complexe comme Code Inconnu ait pu en souffrir ?
Michael Haneke: C’est étrange parce que Code Inconnu est le film qui a reçu les meilleurs critiques partout dans le monde sauf en France. Ce sont des mystères qui existent dans tous les pays. Mes films français sont beaucoup estimés en Autriche et mes films Autrichiens en France. C’est l’un des films que j’affectionne le plus. On me demande souvent quel est le film que je préfère de ceux que j’ai fait et je réponds toujours qu’un père ne peut pas dire quel enfant il préfère. Il y a parfois des petits détails qui font que le film ne fonctionne pas mais c’est le risque de filmer en plan-séquence. Code Inconnu était très proche de ce que je voulais faire. J’ai reçu ma Palme d’or pour ce film le jour où un jeune noir est venu me voir après la projection et qui m’a dit « je n’ai jamais vu un film si juste sur le peuple noir ! » et ça m’a fait plaisir parce que j’avais peur de ne pas être sûr de ce que je faisais. J’avais fait des recherches mais je ne connaissais pas vraiment le sujet. C’est à ce moment que je me suis dit que j’avais touché une part de vérité.

Le temps du loup avec Isabelle Huppert perdue avec Anaïs Demoustier enfant dans un monde post-apocalyptique croisant le couple Béatrice Dalle et Patrice Chéreau est peut-être votre film le plus clivant, il divise même ceux qui vous soutiennent d’ordinaire…
Michael Haneke : Il y a une explication très simple. Prenons l’exemple de La Pianiste ; j’ai remplacé un ami sur ce film, je ne devais pas le réaliser. Le producteur m’a alors proposé de le tourner. Du coup, je comprends que l’on puisse dire que ce n’est pas tellement un film typique d’Haneke. En ce qui concerne Le temps du Loup, c’était un peu le même problème. J’avais écrit le scénario il y a dix ans juste après Le Septième continent. Quelques années ont passé et mes intérêts ont changé. Je voulais malgré tout le faire en raison du 11 septembre. J’ai reçu un e-mail du président de la cinémathèque autrichienne qui m’a envoyé des extraits de journaux américains et tous ces extraits correspondaient étrangement au Temps du Loup. Je pense que c’était un film nécessaire pour le temps. J’étais plus dans une phase de développement artistique que de la capacité à me concentrer sur une chose.

Le temps du Loup s’inspirait beaucoup Tarkovski. Vous reprenez clairement un plan de L’enfance d’Ivan!
Michael Haneke : C’est un grand compliment parce que, pour moi, Tarkovski et Bresson, ce sont les dieux. Cela étant, je pense que Tarkovski est beaucoup plus mystérieux et religieux.

Il y a beaucoup de références religieuses dans vos films.
Michael Haneke : Oui mais d’une manière nettement plus ambiguë. Si on sort d’un pays catholique, c’est inévitable de se confronter avec cet univers.

Vous faîtes des correspondances entre vos films ?
Michael Haneke : Non, je ne suis pas plus intéressé que ça. C’est plutôt aux journalistes de s’en occuper (il rit). Évidemment, c’est un thème central de mon travail de nourrir le doute sur la réalité du cinéma et naturellement, il y a la façon de le montrer. Les moyens sont forcément limités parce que ça devient auto-réflexif. Entre Benny’s Video et Caché, c’est différent parce qu’on voyait bien dans le premier qu’il s’agissait d’une vidéo. On a tourné Caché en HD pour donner cette illusion qu’on regarde la réalité. On perçoit un peu le caractère vidéo à cause de la profondeur de champ. Au final, c’est pour permettre de comprendre que ce qu’on regarde n’est pas la réalité.

Est-ce que Caché peut être vu comme un film sur le refoulé de la France ?
Michael Haneke : Oui, dans une certaine mesure. Je dis souvent en interview à propos de ce film que je voulais que l’histoire soit universelle, c’est-à-dire qu’on puisse la comprendre partout. En cela, elle ne concerne pas uniquement la France mais tous les pays. Pour moi, Caché est avant tout un film sur la culpabilité, sur les taches noires qui sont mises sous le tapis. J’ai découvert cet événement de 1961 par hasard, presque au début de ma réflexion sur le film à travers un documentaire qui est passé sur Arté. Quand je l’ai vu, je ne pouvais pas croire que la police tue presque 200 personnes. Le plus incroyable, c’est que, pendant 40 ans, personne n’en ait parlé. Cela m’a surpris, surtout en France qui a une presse assez libre et gauchiste. C’est pour ça que c’est devenu un thème très important dans le film. Mais je ne veux pas trop qu’on prenne Caché comme un film sur la France. C’est plus un film sur la culpabilité personnelle, de nous tous. A la fin, lorsque le personnage de Daniel Auteuil prend ses deux comprimés pour bien dormir, c’est une façon de réagir face à notre culpabilité vis-à-vis du Tiers-Monde. Pour d’autres, c’est l’alcool ou le travail. Nous avons tous notre manière de nous protéger de notre mauvaise conscience.

Est-ce que les deux versions de Funny Games que vous avez réalisé sont identiques à 100% ?
Michael Haneke : J’ai essayé de faire en sorte. Et malgré tout, il est impossible d’être exact à 100%. Le passage d’un pays à l’autre implique nécessairement des petits changements qui se traduisent par exemple dans la langue. Comme les jeux de mots qui varient en fonction du pays ou même la prière qui n’est pas la même. A l’exception de ces détails, la trame, les idées de mise en scène ou même l’utilisation du lieu restent identiques.

Qu’attendez-vous de cette version américaine et qu’est-ce qui selon vous justifie sa raison d’être ?
Michael Haneke : J’espère que ce remake de Funny Games touchera ceux qui n’ont pas vu la première version et qui du coup iront vers un cinéma plus radical et moins offensif. C’est un thriller en trompe-l’œil qui, remis au goût du jour, risque de toucher une nouvelle génération de spectateurs. Je ne sais pas s’il marchera au box-office américain. Mais au moins, j’aurai atteint mon objectif. Il ne faut pas considérer cette nouvelle version comme une volonté de rendre mon cinéma plus « comestible ». Funny Games obéit à une logique. Sur le tournage de la version autrichienne, je désirais toucher un public autre que celui d’art et d’essai. Le titre en soi est extrêmement révélateur. Par ailleurs, si vous regardez bien attentivement la maison dans le film Autrichien, vous vous rendrez compte qu’elle n’est pas typiquement autrichienne. Je dirai qu’elle est typiquement américaine jusque dans la construction : le petit hall, les escaliers… Pour le remake, il était impératif de trouver le même lieu, à commencer par la même maison, d’utiliser les mêmes angles de caméra. D’un point de vue artistique, c’est moins aisé qu’on ne le pense. D’ailleurs, ce fut ma contrainte dès le départ : respecter la règle qui m’était donnée et reproduire au plus près la version originale pour toucher le maximum de spectateurs.

Dès la première version de Funny Games, vous aviez envie de réaliser une œuvre choc qui s’adresse à un public américain.
Michael Haneke : Oui mais les américains n’étaient les seuls à être visés. Je souhaitais effectivement toucher les anglophones et ceux dont le cinéma est dominé par les Américains. La charge n’était pas exclusive à un pays mais s’adressait aux spectateurs qui consomment le cinéma comme du pop-corn. Ce n’est pas de l’antiaméricanisme primaire. Par exemple, je pourrais appliquer le même discours sur la violence dans le cinéma asiatique.

Comment expliquez-vous que la première version de Funny Games se regarde de manière émotionnelle et la seconde, de manière plus théorique ?
Michael Haneke : C’est une réaction légitime si on connaît bien la version d’origine. Lorsque vous voyez un film pour la seconde fois, vous savez ce qui va arriver. De la découverte au visionnage répété, le regard change. Quand je vois un film pour la première fois, qui est intéressant et pas bête – mais ça, c’est autre chose –, je suis tout d’abord capté par ce qu’il raconte et je me place dans la position du spectateur qui n’a pas le temps de réfléchir. Ce que j’admire par-dessus tout, ce sont les films qui ont une longueur d’avance sur le spectateur. La seconde fois, je sais déjà comment l’intrigue va se dérouler. De ce fait, j’ai plus tendance à analyser les raisons pour lesquelles j’ai été happé une première fois. Ce qui peut aussi briser la magie.

Comment avez-vous réussi à garder le contrôle total du film pour obtenir un résultat aussi violent et incisif aux États-Unis ?
Michael Haneke : Dans mon contrat, il était stipulé noir sur blanc que j’avais le final cut. J’ai bénéficié d’une liberté totale même s’ils ont essayé de m’influencer de manière sournoise. Et ils n’y sont jamais arrivés. Par exemple, ils voulaient à tout prix changer la musique qui ouvre et clôt le film et insistaient pour que je prenne Marilyn Manson et que j’oublie le morceau de John Zorn. Je n’ai rien contre Marilyn Manson mais ce serait tromper le public que de ne pas respecter le deal. Quand on décide de reproduire le même film à 100%, on adopte cette logique qui consiste à ne rien changer. Il y a eu des tensions. On a dépassé le budget car la production était très mauvaise. Les personnes responsables du projet ont été virées après trois semaines. A partir de là, j’ai dû affronter d’autres personnes influentes qui voulaient couper des scènes pour sauver de l’argent. Je m’y suis opposé. Et à chaque fois qu’ils cherchaient à me mettre des bâtons dans les roues, je leur montrais mon contrat en argumentant que le film devait être identique plan par plan, qu’il serait identique plan par plan et qu’il était hors de question que l’on modifie quoique ce soit.

Le remake de Funny Games est rare pour cette raison. Beaucoup de cinéastes européens partent aux États-Unis et se font virer au bout de trois semaines pour finalement voir leur film remonté à leur insu.
Michael Haneke : J’étais totalement conscient de cette manœuvre avant même d’accepter et je me suis assuré de tout pour ne pas tomber dans le piège. Je n’allais pas aux États-Unis comme on va à Disneyland. Je savais pertinemment là où je mettais les pieds. Pour ma part, il était hors de question de discuter. C’était mon film et pas le leur. Ma condition sine qua non avant d’accepter de signer le contrat, c’était avoir le final cut. Malgré ça, ils sont très têtus. C’est anodin mais pour la musique de John Zorn qu’ils voulaient à tout prix modifier, ils m’ont envoyé des douzaines de mails. Dès le premier, je répondais « non« . Au deuxième, « j’ai déjà dit non« . Après deux semaines, ils me renvoyaient des mails : « vous êtes sûrs que vous ne voulez pas réfléchir etc. » Ils ont cédé mais ça n’a pas été évident.

Les acteurs n’ont pas été déroutés par vos méthodes de travail très rigoureuses?
Michael Haneke : Si, au début. Naomi Watts ne comprenait pas ce qu’elle devait faire. Elle m’a rappelé qu’elle n’était pas une marionnette (il rit). Naturellement, Naomi était un peu irritée parce qu’elle ne comprenait pas certains parti-pris. Comme cette scène dans la cuisine où tout était déterminé et devait le rester. Il fallait qu’elle répète des gestes et se laisse totalement guider. Pour elle, la situation devenait suffocante ; ce que je peux comprendre. Je lui ai expliqué que c’était exactement la même démarche sur mon premier long métrage : les acteurs devaient reproduire ce qui était storyboardé. Je travaille toujours avec un storyboard et à partir de ce support, on évolue. Elle a eu peur de copier Suzanne Lothar, l’actrice du premier Funny Games, et de ne pas pouvoir apporter sa touche personnelle. Par la suite, nous nous sommes mieux entendus parce qu’elle a compris mes intentions. Visiblement, cette méthode de travail était inhabituelle pour elle.

Vous avez poussé la maniaquerie jusqu’à reprendre les vêtements des personnages du film d’origine.
Michael Haneke : C’est totalement justifié par la classe sociale à laquelle les personnages appartiennent. Que ce soit à New York ou en Autriche, les bourgeois s’habillent de la même façon. Ils ont les mêmes voitures, les mêmes vêtements. Il n’y a pas une nécessité de changer. Bien entendu, si Funny Games racontait l’histoire de gens appartenant à la working class, ce serait différent.

Vous avez demandé aux acteurs de voir le film d’origine ?
Michael Haneke : Les acteurs l’avaient déjà vu avant de signer le contrat, pour savoir de quoi il retournait. Mais une fois sur le tournage, je leur conseillais de ne pas le regarder de peur que ça les bloque. Naomi Watts était très admirative du travail de Suzanne Lothar. Elle était presque complexée parce qu’elle se sentait inférieure, incapable de faire ce qu’elle faisait. Je trouvais ça ridicule, je n’arrêtais pas de lui répéter d’interpréter à sa façon.

Si vous avez réalisé d’autres films pendant les dix ans qui séparent les deux versions, on a toujours senti que Funny Games revenait de manière persistante dans votre cinéma. Que ce soit au gré d’interviews ou plus simplement dans votre filmographie. Dans Le temps du loup, la scène d’introduction évoque immédiatement Funny Games.
Michael Haneke : Et pourtant, c’est totalement inconscient ! Je n’ai jamais eu envie de refaire Funny Games pour introduire le film. Et avec le recul, je peux comprendre pourquoi ceux qui ont vu tous mes longs métrages font le parallèle. Je laisse généralement le soin aux critiques de déterminer les résonances dans mes films et je ne cherche pas à créer des liens entre eux. En réalité, c’est beaucoup moins pervers. Pour cette scène du Temps du Loup, je voulais raconter l’itinéraire d’une femme perdue avec des enfants. Elle devait se retrouver seule confrontée à un monde hostile. Et pour cela, il fallait juste que je me débarrasse du personnage masculin. C’est la raison pour laquelle j’ai décidé de le tuer dès la scène d’introduction.

Cette nouvelle version de Funny Games ressemble à un aboutissement dans votre filmographie. Vous ne réfléchissez pas seulement sur le discours du film mais vous donnez l’impression d’achever une réflexion sur la violence des images.
Michael Haneke : Je le pensais aussi jusqu’à ce que je me rende compte que ce thème est toujours aussi brûlant et actuel. La violence est plus que jamais banalisée dans la société. Prenez l’exemple d’Internet. C’est un sujet qui m’intrigue beaucoup mais pour lequel je n’ai pas encore déterminé de scénario précis. Il a pris une importance colossale dans ce contexte dans le sens où l’internaute aujourd’hui est saturé d’images. Certains ne vivent d’ailleurs qu’à travers Internet comme une addiction. J’ai des pistes donc, j’y réfléchis beaucoup, mais je n’ai pas encore de solutions. Personnellement, je ne vais pas souvent sur Internet mais je suis chaque jour sur l’ordinateur pour discuter à l’étranger. Aujourd’hui, on ne peut pas s’en passer. Mais j’essaye autant que possible de ne pas devenir accro. Je ne veux pas passer mon temps devant un écran. Internet m’aide surtout pour faire des recherches sur les sujets qui m’intéressent. Malheureusement ou heureusement, mon anglais n’est pas assez bon pour me débrouiller dans ces abîmes.

Est-ce qu’avec le recul, l’échec commercial de la version américaine de Funny Games vous a frustré ?
Michael Haneke : Bien sûr. C’était plus difficile de faire la seconde version de Funny Games que la première. Pour l’original, j’avais une idée fixe, un scénario, les repérages, le découpage et après, je faisais le film que je souhaitais. Pour le remake, c’était plus complexe au niveau du découpage et pour les acteurs, c’était également laborieux parce qu’ils souffraient de la comparaison avec leurs prédécesseurs. Mais ça n’a pas du tout marché. Ça reste une expérience passionnante. Je ne regrette rien. Funny Games demeure une œuvre à part, qui se détache de mes autres films. C’était le seul que j’avais fait uniquement dans le but de provoquer le spectateur comme consommateur de violence, pour mettre de l’huile sur le feu. Dans mes autres films, je ne cherchais pas ça. Je veux toujours raconter une histoire de la manière la plus efficace.

Comment définissez-vous votre responsabilité de cinéaste?
Michael Haneke : Chaque cinéaste a une responsabilité vis-à-vis du spectateur. Quand je vais au cinéma, je n’aime pas qu’on m’explique les choses. Si on m’en dit trop, je sors de la salle, excédé. Pour qui se prend un réalisateur pour m’expliquer ce que je dois comprendre ? Ce n’est pas le devoir de l’art, du cinéma, du théâtre, de la littérature que de donner des leçons. Je ne veux pas être éduqué ou que l’on m’explique, je veux être apte à réfléchir sur différents sujets. Tous mes films essayent de développer une dramaturgie générant cette réflexion. Évidemment, je pourrais prendre une posture cynique et m’en foutre totalement pour prendre de l’argent. Si le cinéma veut être une forme d’art, alors il faut prendre cette responsabilité. La réalité est toujours complexe et contradictoire. On est obligé de s’approcher de cette complexité car tout autre chose est un mensonge.

Le Ruban Blanc ausculte les racines du mal, en l’occurrence le nazisme.
Michael Haneke : Oui et non. Je voulais montrer, à travers la naissance du fascisme allemand, comment l’être humain devient conditionné à une idéologie. Partout où il y a un malaise, une pression ou une humiliation, je montre comment les gens usent de tous les moyens de s’en sortir. Ça peut être le fascisme de droite comme le fascisme de gauche, ça peut être une idéologie politique ou religieuse qui contient les germes de sa propre dégénérescence. Si on érige en absolu un principe ou un idéal, qu’il soit politique ou religieux, il devient inhumain et mène au terrorisme. C’est le but du film : choisir l’exemple le plus connu pour parler de l’idéalisme perverti, de ce qui passe aujourd’hui. L’idée du communisme est belle mais, dès que ça devient une idéologie, ça devient dangereux parce qu’elle désigne un ennemi : tous ceux qui ne soutiennent pas cette idéologie deviennent nuisibles. D’ailleurs, au départ, j’avais envisagé comme titre «La main droite de Dieu», car les enfants du film appliquent à la lettre ces idéaux et châtient ceux qui ne les partagent pas totalement. Dans Le ruban blanc, ce ne sont pas les parents qui sont punis pour leurs crimes mais ce sont les plus faibles auxquels on s’attaque pour punir les coupables. Comme dans la scène avec l’enfant handicapé qui se fait torturer.

Diriez-vous que la littérature vous a plus influencé que le cinéma ?
Michael Haneke : On me demande souvent de quel roman le film est tiré. Et je réponds toujours : aucun. C’est un scénario original mais qui emprunte beaucoup à une forme romanesque, proche de la littérature. C’était notre intention de raconter cette histoire avec un point de vue extérieur où une personne de l’époque commente ce qui se déroule. D’ailleurs, ses premiers mots sont approximatifs : il n’est pas sûr de raconter la vérité exacte et soutient que les événements relatés appartiennent aussi aux rumeurs. Dès le départ, ça place le spectateur dans l’incertitude. Le noir et blanc me permettait également, tout comme l’utilisation d’un narrateur, de donner un effet de distanciation. Ce qui compte, c’est de trouver une représentation adéquate pour son sujet. J’ai regardé plusieurs films avec mon chef-opérateur pour voir comment on pouvait tourner avec les bougies et les lampes de pétrole. Si vous regardez les films de Dreyer, vous vous rendez compte qu’il utilise une lumière très théâtrale, jamais réaliste. Nous avons essayé de nous approcher au maximum du réalisme et pour cela, nous avons tourné en couleurs parce que la pellicule noir et blanc n’est pas assez sensible pour tourner avec des bougies. Il y a eu un second travail pendant la postproduction. Je travaillais sur Le ruban blanc depuis plus de dix ans. J’avais écrit une première version qui durait 3h30, mais je ne pouvais pas la réaliser parce que c’était trop cher. Si on dépasse les 2h30, le cinéma perd de sa rentabilité. J’ai dû couper une heure mais le film, tel qu’il est, me convient parfaitement.

Vous avez déjà songé à réaliser une comédie?
Michael Haneke:
J’ai déjà essayé, figurez-vous! Mais c’était au théâtre; donc c’est un peu différent, j’imagine. J’ai essayé de mettre en scène une pièce d’Eugène Labiche, et ce fut calamiteux. Ce que j’ai fait de plus mauvais dans toute ma carrière! Après deux jours de répétitions, je savais que j’allais me planter. C’était un défi, j’aime apprendre, même lorsque a priori je n’apprends rien. J’ai voulu étudier la philosophie pour trouver les réponses aux grandes interrogations que je me posais sur le monde. Au bout du compte, j’ai trouvé qu’une réponse: il n’y a rien à comprendre. C’est frustrant, non? Oui, mais j’ai appris quelque chose de ce questionnement. Cela étant, je ne déteste pas regarder des comédies, au contraire. Je ris comme tout le monde aux bonnes comédies, je n’ai juste pas l’art pour en faire.

Sinon, les cinémas de John Woo ou de Quentin Tarantino continuent de vous agacer?
Michael Haneke:
Je trouve leurs films un peu irresponsables. C’est la façon américaine de penser parce que vous ne pouvez pas parler avec Tarantino sur ce sujet. Il vous prendra pour un idiot. Il ne comprendrait pas. Tous les deux sont néanmoins de très grands maîtres de leur métier. J’ai lu une interview de John Woo où il disait être un grand fan de Fred Astaire et que de fait, il faisait à la violence ce qu’Astaire faisait avec ses jambes. Je pense que lorsqu’il assène ce genre de remarques, il n’est même pas cynique. Ces cinéastes prennent le cinéma pour un support immatériel. Ça ne parle pas de la réalité donc c’est un moyen de faire ce qu’on veut. Si on a cette position, on ne peut pas discuter. Cela équivaut à une discussion entre un croyant et un non-croyant.

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