[INTERVIEW GUILLERMO DEL TORO]

Avec Crimson Peak, vous retrouvez la veine de L’échine du diable (2001) et Le Labyrinthe de Pan (2006)…
Guillermo del Toro : Totalement. D’ailleurs, ce sont les trois films que je préfère de ma filmographie. Ils sont connectés. Crimson Peak partage la dimension magique et sombre du conte de fées comme dans Le Labyrinthe de Pan et montre les fantômes exactement comme dans L’échine du diable. Il combine plusieurs genres, conjuguant élégance et beauté classiques et histoire de fantômes traditionnelle. Il y a aussi cette idée selon laquelle les fantômes ne sont pas effrayants car ils deviennent les protagonistes du conte. Les êtres humains, c’est l’horreur véritable. Les romances gothiques vous disent qu’il y a de l’amour dans l’horreur. De même, même les méchants, vous avez de l’empathie pour eux, ils vous émeuvent, je n’aime pas les films dans lesquels vous détestez les méchants, j’adore quand j’aime le méchant, quand je n’ai pas envie qu’ils meurent, Hitchcock était vraiment doué pour ça. Il arrivait à vous faire aimer les méchants.

Beaucoup de fantômes hantent Crimson Peak, justement : Mario Bava, Dario Argento, Jean Cocteau, Georges Franju…
Guillermo del Toro: Les livres restent ma principale source d’influence pour tout ce qui concerne la narration. D’un point de vue visuel, je revendique l’influence de la peinture. Mais si je devais citer ce qui m’a donné envie de faire du cinéma, ce serait les romances gothiques, quand Hollywood avait l’habitude d’en faire des grands films comme Rebecca (Alfred Hitchcock, 1940) adapté de Daphné du Maurier. J’aime l’ambition formelle de ce genre de films avec un travail réfléchi, solide sur la signification d’un mouvement de caméra. Je pense aussi à des livres adaptés au cinéma comme Jane Eyre (Robert Stevenson, 1944) et Les Hauts de Hurlevent (William Wyler, 1939). Pour Crimson Peak, j’avais Les innocents (Jack Clayton, 1961) en tête.

Comment avez-vous travaillé les couleurs ?
Guillermo del Toro: Pour le jeu sur les couleurs, je voulais retrouver les couleurs saturées des films de Mario Bava et Terrence Fisher. Je plaisantais souvent avec le chef op en disant que je voulais tourner en Technicolor. Quand on les revoit, les films de cette époque possèdent un aspect très pastel. Je voulais faire un film avec des couleurs très belles, très vivantes, avec une première partie, se déroulant aux Etats-Unis, où tout est or, sépia et teintes tabac, et une seconde à Crimson Peak, plus sombre et froide. Si on se focalise sur des détails, l’idée de la maison qui pleure des larmes de sang, c’est vraiment très proche des films des années 60-70 réalisés par Jean Rollin, Mario Bava ou Terrence Fisher.

Comme toujours chez vous, on sent le plaisir que vous avez pris à filmer.
Guillermo del Toro: A bien des égards, je considère que les romances gothiques nécessitent du style, que la caméra et le design soient opératique et que les acteurs soient à fond, quitte à surjouer de façon mélodramatique, quitte à mixer des éléments contradictoires. Crimson Peak n’était pas un film facile à faire, je pense notamment à certains mouvements complexes comme celui qui part du grenier, qui passe par plusieurs pièces pour aller dehors sous la neige ou certaines scènes méticuleuses comme la valse avec la bougie à la main, mais j’ai pris vraiment beaucoup de plaisir à le réaliser. C’était beau à voir et c’était beau à tourner.

Dans quelle mesure vous avez respecté et contourner les conventions?
Guillermo del Toro: Il était important que la violence et le sexe soient exacerbés, que Crimson Peak emprunte l’écrin des romances gothiques mais s’en distinguent. La question du sexe dans le cinéma de genre est essentielle. La convention veut que le personnage féminin doit être vierge pour vivre et que lorsqu’elle a des rapports sexuels, elle finit maudite. Je voulais déjouer ce cliché, faire l’inverse. Dans mon cinéma, le sexe dans le film libère tout le monde, les personnages féminins comme masculins. C’est important de le dire : le sexe est bon pour la santé. Je le pense et je ne pense pas que quiconque viendra me dire le contraire (il rit).

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