DANNY BOYLE : « Je ne suis pas fan de biopic »

Dans STEVE JOBS, en salles mercredi, DANNY BOYLE dresse un portrait en trois actes du créateur d’Apple, incarné par Michael Fassbender, qu’il a filmé en trois formats différents pour chaque époque de sa vie. Interview avec le réalisateur de TRAINSPOTTING et PETITS MEURTRES ENTRE AMIS qui signe là l’un de ses meilleurs films. Si, si.

Plus qu’un biopic, ce long métrage – le second sur Steve Jobs après l’affligeant Jobs, où il était singé par Ashton Kutcher en 2013 – est avant tout l’interprétation de la biographie autorisée de Walter Isaacson par le scénariste à succès Aaron Sorkin, auteur des séries A la Maison Blanche et The Newsroom. « Vous ne verrez pas dans ce film une réinterprétation dramatisée de sa page Wikipédia« , déclarait Aaron Sorkin lors du Festival du film de Londres en octobre, taclant le premier biopic et assumant la non-exhaustivité de son portrait et la présence d’éléments de fiction dans son histoire. Comment qu’il a raison. Bonne idée: Sorkin a écrit un scénario en trois actes autour de lancements de produits emblématiques dans la vie du créateur décédé en octobre 2011 à 56 ans: le Macintosh en 1984, le premier ordinateur de sa société NeXT en 1988, après son éviction d’Apple, et l’iMac en 1998. A travers ces temps forts, Aaron Sorkin se penche sur les relations complexes entretenues par Steve Jobs avec sa fille aînée Lisa Brennan-Jobs, sa proche collaboratrice Joanna Hoffman (Kate Winslet), son associé Steve Wozniak, le créateur du système d’exploitation du premier Macintosh Andy Hertzfeld, ou encore l’ancien PDG d’Apple John Sculley (Jeff Daniels). Pour mettre en images ce scénario aux allures d’opéra, Danny Boyle a choisi de filmer avec trois formats différents chacune des trois époques traitées et toutes filmées dans le même lieu: en 16 mm pour 1984, 35 mm pour 1988, et en numérique pour 1998. Le réalisateur de Trainspotting ne s’intéresse pas à la grandeur de Steve Jobs mais à la solitude du géant, à ce qui le rend humain. Aux antipodes du mimétisme de Ashton Kutcher, Michael Fassbender dévoile un jeu plus sobre, plus puissant. Un tumulte qu’il est chaos.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser un biopic de Steve Jobs?
Danny Boyle:
Sans la moindre hésitation, je dirai le scénario d’Aaron Sorkin, que je trouve d’une intelligence inouïe. C’est son script qui m’a convaincu de faire une adaptation. A la base, le projet devait être développé par David Fincher à la réalisation et je pensais que le film fonctionnerait parfaitement avec The Social Network.

Justement, est-ce que The Social Network a été une influence?
Danny Boyle:
Bien sûr. Tout le temps. C’est un film que j’adore et que je n’ai pas arrêté de visionner pendant le tournage de Steve Jobs. Je suis par ailleurs un grand admirateur de David Fincher, donc j’étais assez impressionné de passer après lui pour adapter ce biopic. Je ne vous cache pas que réaliser un biopic sur Steve Jobs n’était pas ma tasse de thé – je ne suis pas fan de biopic et la vie de Steve Jobs ne me passionne pas. Ce que Sorkin arrive à faire, c’est à passionner ceux qui ne sont pas spécialement fans de Steve Jobs. C’est ce genre d’exploit qu’il arrivait à produire sur une série comme À la Maison-Blanche. L’idée de montrer les coulisses, soit à chaque fois les quarante minutes avant de monter sur scène, est par ailleurs brillante, géniale.

Comment avez-vous travaillé avec Michael Fassbender? On ne l’a jamais vu comme ça…
Danny Boyle :
Oui, il est génial. J’étais son premier fan. On peut parler de « transcendance » à son sujet. Il m’avait déjà impressionné dans Hunger et Shame et en le découvrant chez Steve McQueen, je savais que je pourrais obtenir une performance sidérante de sa part. Je n’ai pas été déçu. Il ne fait pas de compromis dans son approche du personnage, il est constamment dans la recherche d’une vérité.

Après le succès de Slumdog Milionaire, vous ne choisissez toujours pas de rentrer dans le rang en acceptant des projets risqués.
Danny Boyle:
Oui. Parce que j’ai déjà fait assez de mauvais choix comme ça par le passé et je sais pertinemment aujourd’hui qu’il ne faut pas accepter des films pour de mauvaises raisons. Surtout aux Oscars où ils attendent votre nouveau film tous les deux ans pour le sortir quelques mois avant et créer le buzz. Je pourrais devenir un Christopher Nolan – que j’admire, attention – mais je n’ai pas sa capacité assez exceptionnelle à imposer mes choix à Hollywood. A chaque fois que je fais un nouveau film, je me rappelle surtout de ceux qui m’ont aidé à monter les projets les plus dingues. J’ai essuyé un nombre assez hallucinant de refus de la part de différents producteurs pour Slumdog Millionaire et je vous passe les phrases et les arguments douteux. De même, pour 127 Heures que j’ai réalisé juste après, ç’aurait été impossible sans le soutien d’une star comme James Franco. Pour Slumdog Millionaire, vous savez qui est le seul à m’avoir soutenu dès le départ? C’était François Ibernel, de Pathé. Je dis bien le seul. Il était intrigué, voulait en savoir plus alors que les autres nous ont méprisés. Il a beau diriger un studio comme Pathé, il possède une sensibilité d’artiste et respecte ses interlocuteurs. Vous savez, dans ce métier, la loyauté et l’instinct sont des qualités essentielles.

Vous avez assuré la cérémonie d’ouverture des JO de Londres en 2012. Quel souvenir en conservez-vous?
Danny Boyle:
Lors de la cérémonie d’ouverture, il n’y avait pas de sexe, ni de violence, ni de perversité, il fallait que ce soit plein d’espoir et joyeux. Les Jeux Olympiques ont demandé une préparation de deux ans et demi. Si vous faites uniquement ça en tant qu’artiste, vous pouvez devenir cinglé. Je n’étais pas seul dans l’aventure : il y avait aussi Rick Smith du groupe Underworld qui a assuré avec moi ces trois projets. Il m’avait filé des morceaux pour Trainspotting mais son travail a vraiment évolué en tant que compositeur à partir de Sunshine au contact de John Murphy.

On retrouve dans Steve Jobs la même figure, que l’on retrouve dans quasiment tous vos films, du personnage principal isolé qui s’isole progressivement du monde.
Danny Boyle:
Vous avez raison. On retrouve ça dans Trainspotting, Petits meurtres entre amis, 28 jours plus tard, Sunshine… Et vous savez quoi ? Au-delà du fait que j’adore cette image du héros solitaire, c’est l’expression de ma sensibilité. C’est mon côté dark. Je ne suis pas asocial, il y a juste que j’aime aussi la solitude. C’est un peu la fonction du réalisateur aussi. Vous ne pouvez pas appartenir à un groupe pour l’éternité. Et en tant que cinéaste, vous exploitez l’énergie d’un groupe d’acteurs et vous êtes un peu le manager de la bande. Dans Trainspotting qui traite à mon sens le plus clairement de ce sujet, le personnage principal joué par Ewan McGregor laisse sa conscience hors du groupe. Dans Steve Jobs, il y a l’idée d’une solitude chez quelqu’un considéré comme un génie de son temps. Et j’adore cette solitude-là.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!