[INTERVIEW BERTRAND BONELLO] Le grand entretien chaos

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Partie 6: Dans le chaos des plateformes 

On sent bien que tu as quelque chose contre le confort, l’hygiénisme, le luxe. On sent l’ombre de Pasolini derrière tout ça.
C’est une des personnes qui m’a le plus structuré. Les lectures de la vingtaine, ce sont les plus importantes, je pense.

Tes films se gardent de prendre parti, mais on sent un tempérament un peu anarchiste en toi. Est-ce que je me trompe?
On me l’a dit, on me l’a dit, oui. Pourquoi pas… Je prends, hein!

Tu as lu des textes anarchistes, ça a nourri ta pensée?
J’en ai lu, oui. À partir de l’âge de quinze ans, j’étais vraiment baigné dans tout ce qui touchait de près ou de loin la contre-culture.

On sent que la récupération de la contre-culture est un truc qui te travaille beaucoup.
Toujours cette histoire de frayer avec la marge… C’est quelque chose dans lequel je me reconnais.

C’est peut-être aussi pour ça que Nocturama a été mal digéré à sa sortie, le propos sur ce qui advient de la contre-culture quand elle est aspirée par la consommation est très, très violent… C’est compliqué de recevoir ça en tant que spectateur.
Certainement, quand je l’ai écrit, ça me semblait tellement évident, j’étais persuadé que ça allait être un bon succès. Pour le coup, c’était un film qui ne passait pas par le discours, contrairement à De la guerre qui était assez discursif. Nocturama, c’est peut-être le film que j’ai le plus mis en scène comme un film de genre. Vraiment, il est construit comme ça.

C’est un film où tu vas loin dans le refus de la psychologisation, le fait qu’on ne connaisse pas vraiment leur motivation, qu’ils aient des motifs assez flous. Tu voulais que tout ça soit confus.
C’est quelque chose qu’on m’a beaucoup reproché. Mais ça me semble tellement évident, tellement limpide, les raisons pour lesquelles un jeune éprouve de la colère aujourd’hui: je n’ai pas besoin qu’il l’explique. Il suffit d’ouvrir le journal, de marcher dans la rue… Je n’ai pas besoin d’en rajouter. En revanche, ce que je peux rajouter, c’est cette question: qu’est-ce que cette colère fabrique?

Sur ce projet particulier qu’est La Bête, as-tu peiné à convaincre des financiers, des producteurs? Ou un film de cette ambition est-il encore faisable dans l’économie du cinéma français?
J’ai l’impression que c’est un film de dinosaure. Que je suis passé, mais vraiment, entre les mailles… Nos interlocuteurs aimaient beaucoup le scénario, il n’y a que l’avance sur recettes qui l’a refusé trois fois… Mais sinon, on a eu tout ce qu’on demandait.

Tu ne portes pas vraiment le CNC dans ton cœur…
Je trouve que le CNC prend des directions qui m’inquiètent un peu (je ne fais pas du tout une attaque en règle contre eux). Je sens une obsession de la rentabilité qui n’était pas là auparavant, ce n’était pas son rôle. Il faut le redire: le CNC, ce n’est pas l’argent du contribuable. Il avait pour fonction et pour ambition d’être cette espèce de maison des cinéastes qui les aidaient dans leur démarche. Et je pense que cette direction est en train de changer. C’est un signe d’inquiétude parce que c’est un endroit envié par les cinéastes du monde entier. Le cinéma aujourd’hui qui va extrêmement bien, c’est le cinéma coréen. Et qu’est-ce qu’ils ont fait? Ils sont arrivés en France. Ils ont regardé notre fonctionnement, ils l’ont reproduit. Donc ça veut dire qu’il n’est pas si pourri que ça, notre fonctionnement! Nous, on est en train de le mettre à mal, de le détricoter. Et le cinéma coréen explose de tous les côtés, en qualité et en succès… Historiquement, une cinématographie peut s’effondrer en trois ans. On l’a vu avec l’Angleterre, avec l’Italie… Et donc notre cinématographie, même si elle est forte – c’est la troisième au monde – il y a des décisions politiques faisant qu’elle peut s’effondrer très vite. Il faut être un peu vigilant. Là, on discute à un moment vraiment de grande inconnue, qui regroupe absolument tout. Des décisions politiques. L’intégration des géants américains en France. Le regard du spectateur qui change. Qu’est-ce que c’est, le désir pour un film? Pourquoi un cinéaste fait un film, comment il communique son désir? Comment être sexy? Voilà un maximum de questions qui font que les choses sont en train de bouger et qu’il est pour beaucoup de gens impossible d’avoir une pensée claire aujourd’hui.

Il y a aussi la question de comment les films sont montrés, sur les plateformes mais aussi en salle: on a intégré l’idée que si une chose est accessible, les gens iront. Mais on sait bien qu’il ne suffit pas d’ouvrir une bibliothèque avec tous les livres de la planète pour que le public y aille. Un film peu éditorialisé et planqué quelque part en fond de catalogue sur une plateforme, ce n’est évidemment pas suffisant. Mais on peut aussi penser à notre façon de projeter les films en salle: est-ce que ça n’abîme pas les films de les sortir à 5 séance quotidiennes plein pot, et de les expulser manu militari quand ils ne «performent» pas en première semaine?
Ça rejoint ce qu’on se disait sur la place du spectateur, il serait temps qu’on le remette un peu au centre du truc. Quand sont arrivées les plateformes et les obligations de produire des créations en langue française, je n’étais pas du tout contre, je me suis dit: «OK, moi qui ne sacralise pas la salle, ça va faire plus d’argent, faire plus d’endroits pour voir les films, etc.». Mais quand on voit les lignes éditoriales de films en français, je parle de Netflix ou d’Amazon, c’est quand même atroce quoi. Il n’y a pas une image regardable, je suis passé à côté d’un truc ou…?

Je n’ai pas l’impression.
Donc tout le monde est là: «Netflix, c’est Scorsese, c’est Jane Campion, c’est Bong Joon Ho, génial»… Certes, oui, ok. Mais ça, c’est pour les anglophones. De notre côté, c’est pas brillant…

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