[INTERVIEW BERTRAND BONELLO] Le grand entretien chaos

0
1150

Si Bertrand Bonello était juste l’un des cinéastes les plus stimulants de ces deux dernières décennies, l’exercice de l’entretien nous aurait paru vaguement sympathique, mais pas indispensable. Non, il se trouve que Bertrand Bonello est aussi l’un des auteurs les plus diserts sur son oeuvre, sur celle de ses maîtres, sur celle de ses camarades, qu’il consigne dans d’innombrables blocs ou carnets les films qu’il faut voir (vous pouvez lui emboîter le pas et nous livrer ici vos tops décennie), qu’il papote ici et là du monde du cinéma tel qu’il va… Une aisance et une disponibilité que bien des cinéastes n’ont pas, réservant leur unique créneau à un dîner chez Anne-Élisabeth Lemoine où ils n’ont même pas le temps d’en placer une, coincés entre deux plateaux d’huîtres!

Alors que le secteur est plongé dans la panade et que l’inconnu demeure le seul horizon à peu près stable pour l’ensemble de la profession, BB s’est longuement confié au chaos, libérant un peu d’espace dans un agenda pourtant bien plein (vous le verrez, deux nouveaux longs-métrages Coma et La bête sont en cours de confection). Un entretien à lire pendant les fêtes qui vous mènera dans un drôle de monde, probablement un huis-clos nocturne où résonne un vieux standard seventies, avec un groupe de personnes à l’esprit vagabond et songeur et une ambiance fin de partie… Dans ce voyage, nous parlerons du maestro Pasolini, de l’inévitable question du genre en France, de la grâce de Jean-Pierre Léaud, de nos nouvelles habitudes devant les écrans, du dernier Weerasethakul, de comment le cinéma coréen a tout pompé au CNC, de l’incompréhension qu’ont pu susciter ses propres films, d’Alain Delon quand il était chanteur, de la prise de pouvoir par les séries, du tempérament d’Asia Argento… et de ses films qui ne se feront jamais, mais qui n’en existent pas moins pour autant. Entre deux fournées d’apetizers Picard, il nous reste à vous souhaiter une bonne dégustation…

INTERVIEW: GAUTIER ROOS / PHOTO DE PLATEAU DE « ZOMBI CHILD » FAITE PAR CAROLE BETHUEL

Partie 1. Toute première fois

Tu es souvent revenu sur ton premier contact avec le cinéma, que tu as découvert grâce à la VHS et au genre horrifique: Carpenter, Argento, Romero, Cronenberg, Coscarelli et autres Hooper t’ont happé à l’adolescence. Etais-tu cantonné au cinéma de genre? De quelle manière ta cinéphilie passait-elle par autre chose que des films? Etais-tu lecteur de revue, par exemple?
Bertrand Bonello: Ça s’est fait en deux temps. Ma découverte du cinéma horrifique, c’était vraiment à l’âge de 12-13-14 ans. Pour une raison très simple: j’habitais à la campagne, c’était l’arrivée des vidéoclubs. Le vidéoclub que je fréquentais, un marchand de journaux en fait, ne recevait quasiment que de l’horreur, du porno, et quelques films d’action aussi. Donc on louait ce qu’il y avait, c’est-à-dire vraiment très, très peu de choses. Et ce n’était pas pour moi une «cinéphilie». C’était regarder des VHS. La cinéphilie, elle est arrivée beaucoup plus tard, j’avais abandonné le cinéma pour la musique, qui était ma passion et mon premier métier. Elle est revenue tardivement, vers 24 ans. N’ayant fait ni école ni études, je ne connaissais personne dans le cinéma: ma manière de comprendre les films, ça a été de passer par la critique. D’abord la critique quotidienne, principalement Libération, des choses comme ça. Et puis un peu après, le mensuel. Avant de découvrir les livres… Et peut-être que le critique qui m’a le plus parlé, c’est Daney.

Pourquoi Daney en particulier?
Parce qu’avec lui, ce n’est pas théorique: tout est très sensible. À travers les films, il ne faisait que parler de lui, en fait. Je me retrouvais vraiment dans l’intimité de son rapport au cinéma. Ce n’était pas quelqu’un qui allait théoriser sur les plans, etc. C’était une autre manière de parler de cinéma qui, vu que je n’avais pas fait d’études, me parlait beaucoup.

On voit d’ailleurs que dans cette cinéphilie «tardive», les gens qui t’ont marqué ne sont pas uniquement cinéastes, ce sont des gens qui ont laissé autre chose que des films en tout cas: Pasolini, Bresson, Debord… On pourrait citer plus loin les «musiciens» Jarmusch, Carpenter… Cette façon buissonnière d’arpenter la cinéphilie vient peut-être de là.
C’est vrai, j’aime bien l’idée que le cinéma se nourrisse d’autres choses – je ne parle pas uniquement de littérature – que le cinéma se nourrisse de musique, de mythologie chez Pasolini, d’une connaissance très forte chez lui du latin, du grec, de la Bible… Ça produit des choses très personnelles et assez uniques, même si c’est un peu bordélique parfois.

Pour le trio Pasolini, Bresson, Debord, ça a été d’abord les livres ou les films?
Pasolini, étrangement, c’était le théâtre. Ça vient d’un metteur en scène, Stanislas Nordey, qui était le premier à s’attaquer au théâtre de Pasolini, théâtre qui n’est pas facile hein… J’avais assisté à ça et j’avais entendu une langue en fait, ma fascination pour Pasolini a commencé par la langue. Avant de me ruer sur les livres, les films, etc. Et Pasolini, je pense que c’est peut-être la personne que je connais le mieux, que j’ai le plus étudié, le plus lu. Debord, ça vient de cette espèce de passion que j’avais dans la vingtaine, une fascination pour les gens qui exprimaient un désir d’être hors-système. Le goût de la marge, de la contre-culture… Le Debord que je préfère, c’est à la première personne, c’est pas tellement La société du spectacle. Mais dès qu’il emploie «je», je trouve qu’il a un tel style… Et Bresson, c’était vraiment l’aboutissement suprême de l’outil du cinéma. C’est compliqué quand on est cinéaste et qu’on aime Bresson, on ne peut évidemment pas le copier, et en même temps, on ne veut pas trop partir ailleurs… Toutes ses critiques sur le théâtre filmé… Il m’a fallu beaucoup de temps pour prendre un chemin inverse.

Après avoir commencé ta carrière dans la musique – tu étais musicien de studio pour Françoise Hardy, Carole Laure, Eliott Murphy, Daniel Darc… L’honnêteté nous pousse aussi à citer Gérald De Palmas…
Oui, j’ai touché à beaucoup de choses, oui…

… il y a un moment où tu pars en Pologne faire ton premier ou deuxième court-métrage.
Ce film-là, peu de gens sont au courant, je ne sais pas comment tu le sais.

Apparemment tu le gardes au chaud quelque part, tu n’étais visiblement pas très fier…
J’ai une copie 35 dans ma cave et ma porte est blindée, donc ça va! Ce film, ça a été ma manière de faire mon apprentissage, de passer à la pratique. J’avais gagné pas mal d’argent avec la musique – c’était l’époque lointaine où il y avait encore de l’argent dans cette industrie – je me suis payé un court-métrage avec l’agent mis de côté. Pourquoi la Pologne? Je ne sais pas trop… Au début, j’étais parti pour faire un documentaire sur un metteur en scène polonais qui s’appelle Tadeusz Kantor. Il est mort [en 1990, NDLR] et du coup, j’ai pris deux de ses acteurs. Je suis parti avec une actrice française, Florence Darel, qui avait joué chez Rohmer, pour filmer ce moyen-métrage qui est, comment dire… Un jour… Un jour, je le reverrai. Mais c’est vrai que celui-là, je ne le montre pas.

À la cantine du coin, tu croises un certain Steven Spielberg…
C’était peu de temps après la chute du Mur, il y avait une espèce d’immense lieu où étaient regroupés tous les bâtiments de cinéma, de lumière, etc. Tous les bureaux étaient là, à côté d’une grande cantine. Spielberg était en train de préparer La Liste de Schindler, donc à chaque fois qu’on se croisait, comme je parle anglais, on s’adressait quelques mots… Mais c’est vrai que moi, comme je me mettais à faire du cinéma, je trouvais ça assez normal de croiser Spielberg…

Tu n’étais pas intimidé du tout…
Dans ce cadre aussi éloigné, c’est-à-dire en Pologne, pas vraiment en fait…

Dans ta première carrière musicale, tu as d’ailleurs croisé la route d’Alain Delon.
Oui, j’ai fait des play back avec lui, mais comment tu sais tout ça!?

J’ai potassé tout un tas de trucs…
Il avait fait un morceau qui s’appelait Comme au cinéma (1987), je me souviens, je me faisais les play back télé avec lui.

Tu l’avais donc en face de toi?
Oui oui, on s’est rencontrés. Après… il ne parle pas, hein.

Ses films te fascinaient déjà à l’époque ou c’est venu plus tard?
Pas besoin d’être un grand cinéphile pour connaître et apprécier Alain Delon… Comme tout le monde, j’allais voir les Delon et les Belmondo quand ils sortaient. Mais là quand il arrivait, il ne disait pas un mot… Je n’avais pas de relation particulière avec lui… Mais quand même, c’était impressionnant.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici