[INTERVIEW BERTRAND BONELLO] Le grand entretien chaos

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Partie 3. Le cinéma de la solitude peuplée

Ton cinéma est traversé par la question de l’après-68, de ce qu’il reste des utopies d’hier, et surtout du moment de l’après. Si on regarde un peu ta filmographie, la croyance en un engagement collectif, en un avenir commun – même si elle prend un visage un peu naïf dans Le Pornographe – semble s’estomper avec le temps. Elle prend un visage terrifiant et morbide dans Nocturama et paraît presque effacée dans Zombi Child: ton groupe de jeunes filles cherche peut-être à s’extraire du monde, mais certainement pas à renverser la société, si?
Il n’y a pas que ma filmographie qui avance, il y a aussi le temps qui passe. Ce que je pouvais dire en 2000 dans Le Pornographe. Evidemment quand je fais Nocturama quinze ans plus tard, je le dis différemment, le monde a vraiment changé. Le cas Nocturama est compliqué parce que la sortie du film était indissociable du contexte, il y a eu des coïncidences de calendrier qui ont été très dures pour moi, tout le monde a voulu relier ça aux attentats islamistes alors que si le film était sorti deux ans plus tard, on aurait sans doute établi une connexion avec les Gilets Jaunes… Ce n’est pas du tout la même contestation. Ce n’est pas du tout la même colère. Et ce n’est pas du tout le même sentiment d’impossibilité.

Comment expliques-tu que le groupe occupe une place de plus en plus importante dans ton cinéma? Même si ce n’est jamais fait sans ambiguïté: dans Saint Laurent, tu interromps assez brutalement les scènes de liesse collective; dans Nocturama, tu filmes un collectif éclaté, où même dans les plans larges tes personnages n’arrivent pas à faire corps. Sans parler des ados le nez rivé à leur portable dans Zombi Child…
Le premier vrai film de groupe pour moi, c’est L’Apollonide. C’est très difficile à faire, ça demande beaucoup plus de boulot, à l’écriture, au montage, même au tournage, c’est compliqué en termes de cadrage, etc. Mon obsession, c’est qu’un film collectif ou un film de groupe ne soit pas un film choral: en termes de scénarisation, ça n’implique pas du tout les mêmes choses. L’idée, c’est que le groupe devienne un personnage en soi. Pour moi, ces filles, c’est un personnage, la maison devient un personnage, c’est quelque chose qui apporte de la vie, c’est pas juste un décor. Il y a quelque chose de très charnel et de très beau dans le groupe. Ce qui ne va pas sans un revers, évidemment: le groupe incarne aussi un peu une utopie, une utopie qui se fissure… Puis après, il y a quand même dans ma filmo des films comme Saint-Laurent, ou là, c’est d’abord un personnage.

Tu dis ça mais la question du groupe dans Saint Laurent est super importante: je pense qu’on retient énormément les scènes de fêtes, de liesse collective…
Un des axes de Saint-Laurent, c’était de montrer à quel point, même très entouré, cet homme est seul. Ça, je trouve ça assez émouvant. Et je me reconnais très bien là-dedans…

Un autre solitaire confronté au groupe, c’est le personnage joué par Mathieu Amalric dans De la guerre (2008). C’est un film que tu aimes beaucoup je crois, et qui a très peu marché.
On a toujours beaucoup d’affection pour ses films qu’on sent rejetés…

Je l’ai découvert récemment et je trouve que c’est un film qui a une prescience incroyable, à plein de niveaux. Rien qu’en termes de visage: on y croise Vincent Macaigne, une Léa Seydoux qui n’avait alors pas fait grand-chose, on croise aussi une jeune Julia Ducournau, soit un panel très représentatif du cinéma français qui va dominer les dix années qui suivront. On pourrait aussi citer une Asia Argento que tu as voulu dépouillée de son apparat sexy, glam, sensuel: une chose qu’on faisait assez peu dans le cinéma de l’époque.
Oui, c’était vraiment à l’opposé de ce qui se pratiquait, elle l’a pas très bien vécu d’ailleurs… J’ai proposé à Asia de passer à Rome pour qu’on discute du film, et elle me l’a fait à la Asia, genre (il nous sort un bel accent italien, NDLR): «Maestro, tu es oun géniiiie», elle m’en a fait des tonnes, Asia quoi… Elle est arrivée sur le plateau et là, ses gros atouts, on les masque, sa poitrine, on la bande, on la boutonne jusque-là… Ses cheveux, on en fait un chignon, enfin… Et moi, je trouvais ça très, très beau chez elle. J’adore la silhouette qu’elle a dans le film mais je sentais que ça la corsetait pas mal.

On peut aussi parler de Mathieu Amalric: son ressenti par rapport au monde, son envie qu’on lui fiche la paix, sa crainte du téléphone, son droit à l’anonymat, voire sa «phobie administrative»… Si le film ressortait aujourd’hui, il serait connecté à bien des préoccupations de l’époque. C’était un film qui était trop en avance, selon toi? Tout ça nous renvoie à Daney et à l’importance qu’un film soit à l’heure…
Avant de te répondre, je fais un petit détour par Nocturama, dont la sortie a été un cauchemar de violence sur les réseaux sociaux. Alors certes, c’est ma connerie, je ne devrais pas regarder les réseaux sociaux, mais quand même… Une violence hallucinante. J’ai fait des émissions de radio, je me faisais insulter. Je suis allé à une fête une semaine après la sortie, quelqu’un est venu vers moi et m’a dit: «je sais pas comment tu oses venir là.» C’était extrêmement violent.

On te reprochait une sorte d’empathie envers tes personnages?
On me reprochait une sorte d’inconscience, une forme d’empathie, une esthétisation de la violence dans la dernière demi-heure, la manière dont les gamins se font buter, tout ça… On m’a tout reproché sur ce film. La compagne que j’avais à l’époque était à moitié en larmes tout le temps… Puis le film a été acheté par Netflix, avant un passage sur Arte qui a cartonné. Depuis deux-trois ans, très honnêtement, à chaque fois que je reçois un courrier sur un film, c’est sur Nocturama, plein de jeunes m’arrêtent dans la rue et me parlent du film. Donc c’est un film qui a trouvé son public plus tard. Alors moi, j’en suis très, très heureux, mais c’est sûr qu’au moment de la sortie, comme les films coûtent de l’argent, on a un peu besoin de trouver le public rapidement. Donc, être à l’heure ou pas, de manière théorique c’est pas une nécessité, mais de manière pratique, c’est déjà plus compliqué.

Et sur De la guerre, tu sais pourquoi ça n’a pas marché?
Je pense que personne n’a compris le film (rires). Mais même par rapport à l’humour, je pense que c’est un film dans lequel on peut s’autoriser à rire, il y a plein de choses qui me font beaucoup rire dedans. Mais il y avait un truc, entre l’esprit de sérieux, l’énoncé théorique assez explicite du film, un ensemble de choses qui a provoqué une grande incompréhension. Les gens sont restés démunis sur la structure, le mélange des genres… C’est un peu un mystère, ce film, pour moi. C’est même pas que ça n’a «pas marché». Tiresia n’a pas marché. Zombi Child n’a pas marché. Pour De la guerre, ça relevait du rejet. On va à la Quinzaine, il y a Mathieu au sommet de sa gloire, on a Asia, qui est quand même très connue. J’ai même Guillaume Depardieu qui meurt avant la sortie du film… Eh bien, je crois qu’on cumule 9 000 entrées France. C’était une sacrée douche froide.

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