Partie 4. Fin de cinéma
Dans un entretien avec Emmanuel Burdeau, tu revenais sur la confidentialité de Quelque chose d’organique – qui avait fait 2000 entrées France – film quasi-invisible avant sa parution en DVD. Tu semblais regretter ce statut de film invisible: «C’est pas mal que les gens fassent un peu de chemin pour aller trouver les films. Tout est trop offert, là.»
Ça vient de mon âge, ce genre d’approche. Si je prends l’exemple de la musique, quand on savait qu’un disque de machin sortait, on l’attendait, on allait chez lui, on prenait le bus, on allait chez le disquaire, il y avait un truc assez beau… Bon, ça peut faire un peu vieux ce que je raconte là. Aujourd’hui, on écoute un morceau sur Deezer, c’est sûr qu’il y a moins de… C’est un peu facile. C’est un peu facile… Et la conséquence, c’est que les choses nous paraissent moins précieuses.
Mais sans vouloir rejouer le débat sur pour ou contre les plateformes, ne penses-tu pas que le cinéma est quand même l’un des grands perdants de la bataille des contenus? Un film réduit à un «contenu» bascule dans une catégorie où il devient assimilable à un clip, une série, une pastille hyper hachée sur les réseaux sociaux…
Là, on peut parler des images, en fait… C’est quoi une image de cinéma? On est envahi d’images. Partout, partout, partout, partout. Des images, des images, des images. Moi, j’espère, j’estime qu’une image au cinéma, ce n’est pas une image de plus. C’est une image un peu particulière. C’est ce statut-là qu’il ne faut pas perdre. C’est aux cinéastes de travailler aussi.
Tu veux dire qu’il y a beaucoup de films de télévision qui défilent sur grand écran?
Oui, enfin c’est mon impression. C’est parce que… Ah là là… Je vais vraiment faire une interview de vieux con! (marrade collective, NDLR). Mais parce que je pense que la mise en scène est de moins en moins sujet aussi.
Quelque part c’est cohérent, puisqu’un contenu n’a pas nécessairement pour destination le grand écran…
On pense quand même toujours d’abord au grand écran, même si c’est pour terminer à la télé.
Ça fait quand même longtemps que la télé finance le cinéma français et qu’on alloue de l’argent en contrepartie de diffusions du film en prime time sur M6, TF1… C’est un peu moins le cas maintenant, mais ça a quand même (aussi) dominé l’industrie pendant des années.
Sur la salle… Moi, je me pose des questions aussi. Cette chronologie des médias elle-est encore pertinente? Là-dessus, j’avais un avis super tranché avant, mais là, très franchement, je n’ai plus d’avis du tout. Ce qui nous a fait aimer le cinéma, c’est la mise en scène. Et puis après, on a senti que le scénario devenait quelque chose de très prédominant. Et maintenant, c’est même plus le scénario, c’est le sujet. Ou disons la thématique. Et après, on peut grimper encore d’un cran: l’obsession du sujet s’est récemment accompagnée de tout un discours autour de la «légitimité», la légitimité d’untel à parler de tel ou tel sujet. Avec pour conséquence que la mise en scène est vraiment reléguée très loin, elle est à des années-lumière des considérations de l’époque. Il y a comme un ventre mou: «Ouais, tant mieux si c’est bien mis en scène. Mais c’est pas grave si ça l’est pas. Parce que ça parle de ça, et puis, c’est telle personne qui l’a fait…»
Ça se mesure aussi à la place qu’occupe le cinéma dans les médias mainstream, autrement que via des fenêtres de tir promotionnelles. On a encore quelques îlots de résistance – je pense à Mauvais Genres sur France Culture, qui doit encore réussir à parler au-delà des geeks et des non-initiés – mais sinon, c’est quand même le désert, quoi…
C’est quand même stupéfiant que sur ce modèle de télévision qui finance du cinéma, qui récupère plein de films à l’antenne, qu’on ne trouve plus aucun discours sur le cinéma à la télé. On n’est pas obligé de refaire Cinéma Cinémas, mais il y a quand même des gens qui sont pas cons, qui sont pédagogues, qui sont intéressants, qui sont vivants, etc. Non, il y a plus de place à la télé pour ça.
Dans les archives de l’INA, on peut trouver des séquences où l’équipe des Cahiers (époque Toubiana) vient piquer une tête, donner des nouvelles au JT de TF1… Un autre monde.
C’est de la science-fiction, vu d’aujourd’hui…
Ça ferait un bon sujet de film…
Et puis après, on peut aller plus loin: jusqu’à quel point le cinéma intéresse encore les gens?
C’est une question que je me pose aussi…
Aujourd’hui, on peut se la poser.
Intéresser les gens au-delà du vivier de spectateurs qui était déjà cinéphile il y a 50 ans, et qui contribue toujours à booster énormément la fréquentation des salles aujourd’hui.
Les entrées chutent, la mise en scène n’intéresse plus grand monde, la série a pris une place stratosphérique et la série, c’est tout sauf de la mise en scène…
Alerte! Fais gaffe, ça va être très mal pris, ce truc…
Je sais…
Je pense être d’accord, même si je ne maîtrise vraiment pas la chose.
La série, c’est avant tout un show-runner.
Une place énorme accordée à l’intrigue et à la thématique.
Et aux personnages.
Et aux personnages. Mais c’est clair que la mise en scène n’est pas du tout le cœur… Et puis ça vise aussi le multi-écran: la télé du salon, l’onglet Chrome, le smartphone dans le métro…
Donc ça change le regard des gens. Forcément.
On marche un peu sur des œufs parce que c’est très dur d’en parler sans passer pour un fieffé réactionnaire. Moi, je pense que ça change beaucoup, que ça reconfigure tout. Notre rapport à la durée des plans, la place du hors-champ, notre capacité à nous isoler des sollicitations du téléphone pour regarder autre chose qu’un robinet à images qu’on peut interrompre sans grande conséquence… Et qu’on ne vienne pas nous citer Twin Peaks, car toute forme a ses variables et ses exceptions.
Par exemple, moi j’adore Succession, comme à peu près tout le monde. Je suis incapable de dire qui l’a réalisé. C’est quand même troublant.
De toute façon, les noms des réals sont à peine visibles sur Netflix…
C’est évidemment très volontaire et c’est très choquant pour moi. Vraiment, c’est choquant.
