Sorti en octobre 2016, Hypernormalisation de Adam Curtis nous offre deux heures quarante-six de diagnostic apocalyptique sur l’ère néolibérale, du milieu des seventies jusqu’à Trump et Brexit, tentant de relier financiarisation, corporatisation sauvage, informatisation délirante, chaos moyen-oriental et faillite de la gauche dans une seule fresque. Le problème, c’est qu’en voulant tout expliquer, il finit par ne plus rien expliquer du tout, noyant une thèse parfaitement claire, le néolibéralisme nous vend depuis trente-cinq ans un monde qui n’existe pas, créant un écart hallucinant entre rhétorique officielle et expérience vécue comparable aux dernières années de l’URSS, sous des tonnes de digressions arbitraires qui transforment le documentaire politique en parodie involontaire de film d’art obscurantiste.
La thèse de base tient debout et Curtis la résume élégamment : les politiciens néolibéraux ont abandonné l’idée de transformer le monde, préférant le « gérer » comme système stable post-politique via le managérialisme corporatif et “l’ambiguïté constructive” kissingerienne, autrement dit le mensonge permanent. Pendant que les élites nous promettaient le ruissellement et le bonheur généralisé, nous avons vécu, et vivons encore, précarisation, salaires stagnants, logements pourris et démantèlement de l’État-providence. Cette dissonance cognitive entre récit officiel et réalité brutale a produit « l’hypernormalisation », cette résignation collective à maintenir l’apparence d’une société fonctionnelle alors que tout le monde sait que c’est de la merde. Voilà, thèse exposée en quatre-cents mots. Curtis en prend cent soixante-six minutes.
Parce qu’il faut qu’il nous raconte Assad père en Syrie, Kadhafi en Libye, Kissinger au Moyen-Orient, la faillite de Trump (celle de New York en 1975), l’histoire des attentats-suicides, du Hezbollah, du Hamas, de la financiarisation algorithmique, et bordel une théorie du complot affirmant que les OVNIs furent inventés par l’armée américaine pour masquer des tests d’armes. Le matériau brut est parfois fascinant : Reagan déclarant que Dieu a placé le destin de l’humanité entre les mains de l’Amérique, l’explication limpide du « clicktivisme » stérile lors de l’élection 2016, la critique acérée d’Occupy (Wall Street, en 2011) et Tahrir (printemps arabe, 2011 également) qui échouèrent faute de vision politique, Trump jouant au casino mafieux pour sauver son empire, le superordinateur Aladdin de BlackRock gouvernant la finance mondiale, Assad écoutant ELO. Mais tout ça se télescope dans un montage frénétique où analogies et images s’empilent arbitrairement, comme si Curtis avait balancé tout ce qui lui passait par la tête en supposant que ça aurait du sens parce que sorti du même cerveau.
Résultat : un film schizo où le style bouffe la substance, où de longs passages sans commentaire montrent de la pop eighties hideuse sur des images d’archives obscures dont personne ne comprend le sens, où l’esthétique « art house » obscurantiste transforme l’analyse politique en nonne masturbatrice de film italien fin cinquante. Curtis reproduit exactement ce qu’il dénonce : un discours politique sans analyse politique, une expression narcissique sans proposition d’action collective. Sa méthode shotgun relie kamikazes et extraterrestres dans une cohérence hallucinée qui menace constamment de basculer en théorie complotiste parodique.
Pourtant on ne peut s’empêcher d’une gratitude paradoxale que la BBC ait pondu ça avec trente mille livres, que Curtis existe encore pour filmer le naufrage néolibéral même quand il se noie lui-même dans ses propres obsessions. Comme le Loach tardif, c’est bancal, trop long, irritant, mais ça existe, au moins quelqu’un tente encore de cartographier l’apocalypse en cours. Hypernormalisation échoue magnifiquement, s’effondrant sous son propre poids baroque, mais dans cet effondrement même il mime le chaos qu’il prétend décrire, devenant symptôme de la maladie qu’il diagnostique. Miracle raté, désastre nécessaire.



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