Fresh Kill est de ces films qui deviennent plus étranges, et surtout plus justes, à mesure qu’on s’éloigne de leur époque. En 1994, on pouvait y voir une fantaisie cyberpunk, une provocation queer ou une farce expérimentale sur les médias et la société de consommation. Aujourd’hui, le film ressemble plutôt à une prophétie qui aurait mal tourné. Rien n’y a vraiment vieilli : au contraire, son chaos paraît avoir rattrapé le monde. Dans ce premier long-métrage de la plasticienne Shu Lea Cheang (on ne connait que son Blade Runner porno intitulé Iku, sorti en France en 2001), tout est déjà contaminé : les marchandises, les images, les déchets, les corps, les discours publicitaires. La catastrophe n’est pas imminente. Elle est là. Partout. Et nous avons simplement appris à vivre dedans.
Shareen et Claire, couple lesbien installé à New York, évoluent dans un univers où quotidien, publicité et cauchemar écologique ont cessé d’avoir des frontières distinctes. Elles travaillent, s’aiment, baisent, déplacent des meubles, mangent des sushis. Puis quelque chose déraille : des poissons radioactifs importés de Taïwan contaminent ceux qui les consomment, provoquant une étrange transformation avant leur disparition. Leur fille est à son tour touchée. À partir de cette disparition, Fresh Kill abandonne définitivement les réflexes du récit classique et devient une guérilla médiatique : si le système contrôle les images, il faut pirater les images du système. Le scénario de Jessica Hagedorn refuse toute lisibilité confortable. Les dialogues sont saturés de slogans, de chiffres, de fragments publicitaires, de messages qui se chevauchent. Les personnages parlent parfois comme des chaînes de télévision mal réglées. Les informations apparaissent, sont coupées par une publicité, ressurgissent ailleurs. La télévision n’est plus un décor : elle est la matière du film. Fresh Kill ne se contente pas de dénoncer les médias : il les parasite.
Filtres vidéo, écrans, publicités absurdes, montage disloqué, changements brutaux de registre : Cheang reproduit le flux médiatique pour mieux le contaminer. En 1994, elle avait déjà compris quelque chose que notre présent a rendu évident : l’information et la marchandise finiraient par parler exactement la même langue. Chez elle, pollution écologique et pollution médiatique procèdent d’un même système. Le gigantesque dépotoir de Fresh Kills, à Staten Island, fait écho à l’île d’Orchid, à Taïwan, transformée en site de stockage de déchets nucléaires. D’un côté, les rebuts de la société de consommation ; de l’autre, ceux de l’industrie nucléaire. Entre les deux circulent les marchandises, les images et les corps. Le poisson contaminé devient alors l’image parfaite d’un capitalisme qui finit par nous rendre ce que nous avons produit. Nous consommons le poison avant de disparaître avec lui.
En 1994, Cheang imagine déjà un monde où l’information doit être détournée, piratée, contaminée pour redevenir une arme. Ses personnages sont des hacktivistes avant que le mot ne devienne courant. Le glitch n’est pas un effet de style : c’est une méthode politique. Il faut introduire une erreur dans la machine pour révéler ce que la machine cherche à cacher. Et cette machine, Fresh Kill la connaît parfaitement. Elle produit des déchets, des marchandises, des images, des informations et des individus. Tout circule. Tout se vend. Tout peut devenir spectacle. Même la catastrophe n’est plus un événement : c’est une séquence de plus dans le flux, aussitôt interrompue par une publicité. Fresh Kill n’avait pas prédit notre présent. Il en avait compris la logique. Greenwashing, marchandisation de l’écologie, confusion entre information et publicité, circulation virale des images, catastrophe environnementale transformée en spectacle, résistance organisée à l’intérieur même des réseaux : le film n’avait peut-être pas les bons mots, mais il avait déjà le bon diagnostic. On peut trouver Fresh Kill brouillon, bavard, laid, excessif, parfois presque illisible. Mais ce désordre est précisément ce qui lui donne sa force. Chercher à remettre le film en ordre reviendrait à lui retirer son sujet : comment raconter proprement un monde qui ne l’est plus ? Un film contaminé. Un film qui contamine. Un film comme un pois(s)on radioactif.
Durée : 79 minAnnée : 1994 Réalisation : Shu Lea Cheang Scénario : Jessica Hagedorn Avec : Sarita Choudhury, Erin McMurtry, Abraham Lim, Jose Zuniga, Nelini Stamp, Will Kempe, Laurie Carlos, Rino Thunder, Robbie McCauley, Karen Finley, George C. Wolfe, Ron Vawter, Kate Valk, Alva Rogers. |
Durée : 79 min

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