[FILME DEMÊNCIA] Carlos Reichenbach, 1986

Il y a des films qui semblent avoir été fabriqués dans un pays en train de disparaître. Filme Demência, réalisé par Carlos Reichenbach en 1986, est de ceux-là. Un film de crise, de fin de règne et de désaffection, qui transforme São Paulo en territoire mental et fait d’un homme ruiné une sorte de fantôme errant au milieu des décombres du miracle économique brésilien. Le titre est une anagramme autour du cinéma lui-même, comme si la folie du personnage contaminait le film, ou inversement. Car Reichenbach ne raconte pas seulement la chute d’un homme. Il filme un cinéma qui se met lui aussi à perdre pied, à bifurquer sans prévenir du réalisme vers le fantastique, du film noir vers la rêverie, de la chronique sociale vers le pur fantasme cinéphile.

Son héros est un ancien patron dont l’usine a fait faillite. Dans un Brésil qui sort à peine de la dictature militaire et traverse une crise économique d’une violence inouïe, son errance prend forcément une dimension politique. L’inflation galopante, les changements incessants de monnaie et l’absence de perspectives ont installé une sensation de catastrophe permanente. Reichenbach ne cherche pourtant jamais à transformer son film en tract. Il préfère faire de cet homme fermé, presque hermétique, le symptôme d’un pays qui ne sait plus très bien où aller. Ce qui frappe surtout, c’est son refus. Les femmes le désirent, il les repousse. Les hommes lui proposent des affaires, des alliances, des solutions, il dit non. Même lorsque son ancienne épouse lui annonce leur divorce, il semble incapable de renouer avec quoi que ce soit. Son personnage avance ainsi dans le film comme quelqu’un qui aurait déjà renoncé au monde avant même que celui-ci ne l’abandonne. Un ancien « bon patron », nous répète-t-on, quelqu’un qui aurait été apprécié de ses employés. Mais ce que nous voyons à l’écran est tout autre : un homme taciturne, violent, peu aimable, dont la légende sociale ne correspond jamais à ce que la caméra observe.

Cette dissonance est l’une des grandes forces du film. Reichenbach ne cherche pas à rendre son héros sympathique. Il en fait plutôt une figure presque mythologique de la faillite. Lorsqu’un personnage de Mephisto apparaît, la référence à Faust devient évidente, mais Filme Demência détourne aussitôt le mythe. Ici, le pacte avec le diable semble presque superflu : le monde est déjà suffisamment infernal. Et le film est traversé par cette menace. Le revolver apparaît très tôt et devient progressivement une extension du personnage. La violence semble toujours sur le point d’éclater, même lorsqu’elle demeure hors champ. Lorsqu’elle survient, elle possède une brutalité sèche, presque absurde. Une fusillade dans un appartement se transforme ainsi en morceau de bravoure, avant de déboucher sur une image saisissante : un homme suspendu au bord du vide tandis que le héros poursuit tranquillement son chemin dans la rue. Chez Reichenbach, la violence n’est pas seulement une explosion : elle devient une manière de redessiner l’espace. Car c’est peut-être là que Filme Demência impressionne le plus : dans sa mise en scène. Reichenbach est lui-même directeur de la photographie et semble considérer la caméra comme le véritable moteur du film. Elle ne cesse de se déplacer, de réorienter les personnages, de les isoler ou de les écraser dans des décors qui paraissent souvent trop vastes pour eux. São Paulo devient ainsi beaucoup plus qu’un arrière-plan. La ville absorbe les personnages, les réduit à des silhouettes perdues dans une architecture qui semble indifférente à leur destin.

Cette ampleur visuelle rapproche Reichenbach du cinéma d’action américain autant que du cinéma moderne européen. Il y a chez lui du Godard, notamment celui de Pierrot le Fou, mais débarrassé d’une partie de son abstraction au profit d’une rugosité très brésilienne. Et derrière le film noir, on devine aussi Samuel Fuller et Raoul Walsh. Les affiches de Fuller aperçues dans la séquence du cinéma ne sont pas de simples clins d’œil : elles indiquent une filiation. Reichenbach pense le cinéma à travers le cinéma, mais sans jamais enfermer son film dans la citation. C’est ce mélange qui rend Filme Demência aussi difficile à enfermer dans une catégorie. Film social ? Film noir ? Road movie mental ? Fantastique ? Autoportrait de cinéphile ? Tout cela à la fois, et jamais complètement. Une séquence peut sembler directement issue d’un film de genre avant que Reichenbach ne la fasse basculer dans une étrange rêverie. Le Mephisto surgit comme une figure fantastique, tandis que le reste du film demeure profondément ancré dans la matérialité d’un São Paulo en crise.

Cette hybridation donne au film une liberté assez rare. Reichenbach peut passer de la critique économique à la blague cinéphile, de la violence à l’absurde, de l’érotisme au désespoir sans avoir besoin de justifier ses changements de registre. Sa culture cinématographique est immense, mais elle n’est jamais seulement décorative. Il peut aimer Godard, le cinéma japonais, les films d’exploitation italiens ou les productions les plus marginales sans établir de hiérarchie entre eux. Cette cinéphilie dévorante nourrit directement la mise en scène. Et c’est peut-être ce qui fait de Filme Demência un film aussi étonnamment contemporain. Reichenbach ne sépare pas le cinéma populaire du cinéma expérimental. Il les fait cohabiter dans un même objet, avec une liberté qui rappelle parfois les cinéastes qui, des décennies plus tard, feront de la cinéphilie une matière première. Mais chez lui, la citation n’est jamais un simple exercice de style : elle permet de raconter un pays qui ne parvient plus à se raconter lui-même.

Sorti en 1986, au moment où le Brésil tourne la page de la dictature sans savoir encore comment sortir de son désastre économique, Filme Demência ressemble finalement à un film de transition. Il porte en lui l’espoir fragile du retour au pouvoir civil, mais aussi la conviction que quelque chose s’est irrémédiablement brisé. Son héros n’attend plus rien. Il marche, refuse, menace, traverse la ville. Et autour de lui, le vieux monde semble déjà s’effondrer. C’est ce qui donne au film sa mélancolie singulière. Sous son apparence de film noir halluciné, Filme Demência est le portrait d’une société qui ne sait plus quoi désirer. Un film de faillite, certes, mais surtout un film sur le vide laissé après la faillite. Reichenbach transforme ce vide en matière cinématographique : une ville immense, un homme seul, un revolver, quelques fantômes et la mémoire de tous les films qui ont précédé le sien. Un film fou, donc. Mais une folie parfaitement maîtrisée.

1h 32min | Drame
De Carlos Reichenbach | Par Carlos Reichenbach
Avec Ênio Gonçalves, Emílio Di Biasi, Imara Reis

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