Bien que méprisés, invisibilisés, ou maltraités dans le cinéma de genre (pour ne pas dire dans le cinéma tout court), les LGBT ont plus d’une fois entamé d’étonnantes excursions en terre horrifique, parfois même plus qu’on ne le pense. Cryptoqueer voire pas crypto de rien du tout, voilà une sélection de dix films sous-estimés bien décidés à défier la bienséance.
The vampire lovers (1970) Roy Ward Baker
La Hammer passe à une nouvelle époque et compte bien le faire savoir. Ingrid Pitt et sa beauté de statue sera la parfaite excuse pour revisiter les deux plus grands mythes vampiriques féminins: la comtesse Bathory dans Countess Dracula, puis Carmilla dans ce Vampire Lovers où Madame la croqueuse croquante ne cache même plus ses préférences pour les filles. Ça se mate, ça se chatouille, ça s’embrasse l’épaule, puis le cou… Petit à petit le sous-texte n’en devient plus un, les corps se dévoilent. D’autres lui emboîteront le pas, iront bien plus loin, mais il faut bien un début à tout.
Dr Jekyll and sister Hyde (1971) Roy Ward Baker
Belle transrelecture du mythe de Stevenson et peut-être même la meilleure: Jekyll ne devient plus un être grimaçant et libidineux mais une créature exquise, dont la beauté n’a d’égale que la perversité; Jack l’éventreur porte des froufrous et elle s’en porte bien. Le sous-texte est, comme beaucoup d’oeuvres de l’époque, tendu pour ne pas dire douteux, mais le charisme de Martine Beswick, vorace, guide le héros vers une nouvelle dimension délicieuse. Le plaisir de la transgression et de la métamorphose infuse des notes camp savoureuses, en faisant indéniablement un des films les plus passionnants et osés de la Hammer.
Prey (1977) Norman J.Warren
Rares sont les films de genre de l’époque à mettre en lumière une dynamique – même tragique – d’un véritable couple lesbien à l’écran (comprendre allant au delà de la passade pour exciter le public masculin). Sorte de remake interdit de l’infâme Le Renard, Prey (connu chez nous sous le titre zedeux du Zombie venu d’ailleurs) fait rencontrer un couple de femmes isolées (l’une est mystérieuse et possessive; l’autre, gracile et d’humeur changeante) et un alien sous forme humaine affichant une tête de chat lorsqu’il a très faim de chair humaine. Sans nul doute le meilleur film de Norman J.Warren, qui instaure un climat de tension parasité par le mélange des genres, le gore poisseux et l’érotisme brutal. On peut s’amuser à y voir l’extra-terrestre bellâtre comme l’incarnation d’une hétérosexualité mortelle et envahissante (ça nous changera).
Fear no evil (1981) Frank Laloggia
Un mash-up très très voyant de Carrie et The Omen, mais beaucoup plus réceptifs aux effluves baroques et psychédéliques. Lycéen normanbatesque aux allures de chanteur de new wave, l’antéchrist voit ses plans menacés par des âmes charitables et aura quand même le temps de s’amuser avant sa sainte défaite. Au milieu des bondieuseries de rigueur, le garçon fragile roule des pelles à son rival (l’insulte suprême apparemment), un bad guy androgyne qui finira tout en poitrine (ah). On repassera pour le sous-texte limite et on préférera aujourd’hui s’en amuser, d’autant que les scènes fantastiques (passion sanguinolente, sacrifice en tout genre, armées de zombies et château maléfique) font preuve d’une générosité s’abreuvant sans complexe de l’imagerie des couvertures des défunts magazines Eerie.
Butcher baker, Nightmare maker (1981) William Asher
Sorti en catimini en vidéo sous un titre peu évocateur (À la limite du cauchemar), cette série B piquante revitalise le sous-genre de la hagsploitation. Animale à souhait, entre la poupée déglinguée et la folle à chats, Susan Tyrell se voit dérouler le tapis rouge de la démence, tantine timbrée qui garde jalousement son neveu sous sa coupe pour des raisons forcément obscures. Désir incestueux en sous-marin, frustration sexuelle évidente et même un cheveu d’homophobie dans l’affaire: un réparateur gay assassiné après un harcèlement en cuisine attire un flic facho dans l’affaire, persuadé que le héros de l’histoire préfère les messieurs. En résultat une sorte de carrefour de mort où tout le monde trouvera son compte dans un bain de sang digne du plus crapoteux des slashers. Sacrément toctoc.
Killer Kondom (1998) Martin Walz
Ralf König, mythique dessinateur gay made in Deustchland, passe moyennement au cinéma. D’autant plus quand on touche à sa bd la plus «autre», La capote qui tue, où un inspecteur surgi d’un mauvais film noir doit combattre une invasion de préservatifs mangeurs de bites! Bien que rythmé à la peine et tourné en teuton à New-York, cette adaptation filmique respecte au moins les atours de son modèle, entre son héros dodu toujours flatté par la caméra et son dégommage en règle des reacs homophobes. Les pénis peu délicatement mâchés volent dans des geysers de sang, repeignant les murs d’un hôtel de passe déjà pas bien propre, et on se dit qu’au fond il fallait oser faire un truc pareil. Comble du chaos: H.R Giger a été mandaté pour les capotes mutantes, et Jorg Buttgereit, qui n’avait sans doute rien d’autre faire, en a signé les effets spéciaux! Troma, dragué jusqu’à l’os, distribua bien évidemment la chose.
Bloody Mallory (2002) Julien Magnat
Ce Buffy à la française au-delà du bien et du mal faisait partie des projets les plus débridés de la collection des Bee Movies, cette salve de séries b qui comptaient refaire le paysage du cinéma de genre français (ce qui n’arrivera pas, vous le savez bien). Écrabouillé sans pression, Bloody Mallory reste touchant de maladresse, et ce malgré une patine visuelle pas des plus heureuse, voguant dans cette équilibre dangereux entre nanar accidentel et nanar assumé. Son casting où on ne voit rien venir (Valentina Vargas en méchante, Laurent Spielvogel en roue libre dans le rôle du pape, ou des apparitions de Julien Boisselier ou de crazy Dominique Frot), ses références à la culture jap (le look très manga des personnages, Kenji Kawai très à l’aise sur la b.o ou le rip-off de la Miimé d’Albator en âme damnée… incarnée par Sophie Tellier, la méchante des clips de Farmer/Boutonnat!) et bien évidemment son goût pour l’exubérance camp (Vena Cava, la drag-queen explosive) en font quand même un ovni bizarroïde aux couleurs de l’arc en ciel. Pas si commun que ça au final.
Leeches (2003) David Decoteau
Dans ses séries z à trois francs six sous, David DeCoteau a toujours tenu à bien faire comprendre qu’il préférait les garçons… même s’il fallait dessaper quand même les filles à disposition pour satisfaire le public hétéro visé en priorité. Alors sans se presser, très nonchalamment, les demoiselles défilent, montrent un sein ou deux pour la postérité… alors que les éphèbes prennent toute la place à l’écran, de préférence torse nu parce que eh, on a vraiment plus le temps pour ces conneries. Malgré la qualité toute relative de ses bandes vouées aux vidéo-clubs, Decoteau a tout de même perverti le genre l’air de rien, sexualisant à outrance les messieurs d’habitude niés par la caméra. Sorte de parangon absolue de son âge d’or, entre les sorciers coquins de The Brotherhood, le Scream de Prisunic qu’est Final Stab ou l’impossible Speed Demon, Leeches n’y va même plus par quatre chemins, avec ses nageurs se faisant sucer jusqu’à la mort par de juicy sangsues mutantes (de grosses choses molles et phalliques pour ceux au fond qui n’avaient pas compris le symbole subtil). Au milieu des chaussettes blanches et des boxers, les larves voraces se régalent, et nous aussi. L’oeuvre d’une vie assurément.
Otto; or up with dead people (2008) Bruce Labruce
Sexualiser les zombies?? «Jamais» s’exclame le cinéma d’exploitation ou le cinéma d’auteur (ou alors si peu). Enfant terrible du queer, Bruce LaBruce comble cette absence en quelques pelletées de terre. Tourné sans le sou à Berlin, Otto raconte les tribulations d’un zombie devenant malgré lui la source d’inspiration d’une réalisatrice mégalo. Tout est possible avec le réalisateur de Hustler White, de ces lesbiennes s’offrant des pierres tombales sur l’herbe verte à des partouzes gourmandes de morts-vivants, les non-vivants ayant ici une activité sexuelle mêlant chair viciée et chair croquée. La verve mi-ironique mi-mélancolique rattrape la fragilité du dispositif, et l’audace d’un tel traitement du mythe zombiesque conserve un vrai culot. Deux ans plus tard, Labruce prolongera le plaisir avec un L.A Zombie encore plus cul (en zomblard polymorphe, la pornstar François Sagat encule à tour de bras morts et vivants) mais pas loin du bonus ++
What keeps you alive (2018) Colin Minihan
Elles sont deux, elles s’aiment, et rien de pourra les déloger de leur petit week-end dans un chalet au milieu de nulle part. Et puis soudain, c’est le drame (mais on vous dira pas lequel). Ce gouine survival, dont on vous défend de lire quoi que ce soit ne serait-ce que pour préserver toute la saveur du récit, constitue un summum d’efficacité perverse et prouve qu’on peut mettre en scène des personnages LGBT dans un film de genre sans obligatoirement les lisser… ni être nauséabond.

