Passage obligé de chaque édition, le festival ouvrait cette année de nouveau son « Étrange Collection » pour y piocher quelques bizarreries de patrimoine, accompagnées au piano par Serge Bromberg. Un moment de redécouverte ludique, tant le spectacle vivant redonne vie aux images du passé, geste d’autant plus pertinent cette année qu’il s’agissait d’approcher certains monstres, en l’occurrence Frankenstein et Mister Hyde, au fil d’un programme fort éclectique.
Mais avant les ténèbres vinrent Laurel et Hardy, moyen de lancer calmement les hostilités par leur combat de tarte à la crème (issu de « La Bataille du siècle »), pour un hommage à Noël Godin récemment décédé, habituellement à la présentation de l’Étrange Collection. Le comique y apparaît dans ses bases les plus fondamentales, entre peau de banane glissante et jets de tartes au visage, pour une escalade de quiproquos et un même gag slapstick décliné à l’infini tant il est classique, particulièrement côté mise en scène, mais indéniablement efficace.
À cet amusant pugilat un brin sage et déjà connu a succédé la présentation du Frankenstein de J. Searle Dawley, première adaptation cinématographique du roman sous la forme d’un court métrage de 12 min daté de 1910, malheureusement tombé dans l’oubli. Il y a pourtant là une très jolie incarnation de la créature dans un univers au romantisme pleinement assumé, Frankenstein étant ici bien moins scientifique qu’artiste, créant au milieu de décors peints magnifiques et de cadres chargés de symboles rappelant les vanités picturales. La partition musicale particulièrement dramatique jouée pour accompagner le film ne fait alors que renforcer la fascination macabre et romantique pour cette version où tout est plus intérieur que visuel, la créature, quoiqu’assez géniale dans son design à mi-chemin entre Dingo et le SDF de Mulholland Drive, n’étant finalement que métaphorique.
Le plus joli plan de l’ensemble, composition complexe fondée sur un miroir décuplant la profondeur d’une mise en scène habituellement plane, en témoigne clairement : l’horreur est ici dans le reflet de soi, celui qui rend évidents les penchants sombres gardés cachés derrière la façade et les manières. La fabrication de la créature, plus proche de l’incantation alchimique que de l’expérience scientifique, achève d’affirmer le romantique romanesque du court métrage : un tas de cendre qui se reconstruit, puis forme un squelette, et enfin un amas monstrueux bubonique. La renaissance du mal refoulé en une image flamboyante.
Il faut alors rapidement quitter la beauté de ces images pour se diriger vers le Docteur Jekyll & Mr Hyde, long métrage de 1920, dans lequel John S. Robertson adapte le roman de Stevenson et son récit d’un scientifique ici poussé à dédoubler sa personnalité pour tenter de contrôler ses bas instincts et vices, avant que ceux-ci ne le changent en Mister Hyde, seconde personnalité nocturne monstrueuse. À l’ampleur romantique du précédent film succède ici une mise en scène nettement plus terre à terre, quoique prenante par ses macabres décors baignés d’obscurité, mais surtout plus sage, jusqu’au théâtral. Quantité de séquences, outre leur lenteur manifeste, peinent à s’extraire d’un systématisme « plan d’ensemble + un plan sur chaque interlocuteur », rendant le tout forcément assez redondant, mais surtout peu amusant au regard des possibilités du récit. Il y a là pourtant un socle presque proche du conte, tant le concept convoque une mécanique ludique autant qu’un débat moral évident et rapidement appropriable. Si les séquences cauchemardesques dans lesquelles déambule Mr Hyde captivent donc assez, dans une sorte de spirale irréelle, il faut bien avouer que le tout s’éternise un peu trop dans une surenchère monstrueuse et répétitive avant sa tragique conclusion.
Si le récit patauge, lui, un peu, on ne peut pour autant que se prendre de fascination pour la créature qui lui est centrale, particulièrement réussie en ce qu’elle épouse l’aspect théâtral du long métrage. Si le design et le maquillage sont absolument réussis et continuent, près d’un siècle après leur création, à provoquer l’inconfort, la véritable horreur tient sans doute davantage à la physicalité du monstre, la transformation se jouant plein cadre, par le seul biais d’un acteur dont les traits changent à peine, mais dont la posture et les mimiques font tout basculer. Sorte de tache d’expressionnisme au milieu de ce cadre réaliste, Mr Hyde captive et repousse tout en même temps de son aura grotesque, trouvant le juste moyen de signifier combien sa monstruosité n’est pas d’abord visuelle, mais dans sa noirceur profonde.
Comment un héros aussi parfait que le Docteur Jekyll, sauvant gratuitement pauvres, veuves et orphelins quitte à délaisser sa propre vie, a-t-il pu sombrer ainsi ? Le cinéaste laisse ici la réponse assez libre en écrivant un personnage dont on ne sait jamais véritablement s’il a toujours été si immaculé, mais que l’on confronte surtout à des attendus sociaux qui le feront bientôt basculer. Pour être un homme, un vrai, à l’époque, il faut aimer les plaisirs de la chair exotique, séduire et dominer. Sans toutefois pousser le geste jusqu’au bout (époque et gros studio oblige), il y a là un étonnant regard sur l’opinion publique et la façon dont la norme d’un système pousse à faire rentrer dans le moule, quitte à broyer. Il suffit de voir la vitesse à laquelle le protagoniste fabrique la potion qui le transformera : 1 cut. L’intérêt n’est ici pas à la science ou au magique, mais à la pure morale, l’opinion de tout le monde sur tout le monde, qui conforme et transforme finalement même les plus sages en monstres agresseurs, plus communs qu’exceptionnels, parce qu’il faut à tout prix être un homme.
Dernière surprise enfin pour remonter le moral après cette tragédie, la projection d’un court métrage de Méliès resté un lost media avant l’année dernière : Gugusse et l’automate. Peu à dire d’un objet aussi court (moins d’une minute), sinon que l’on y retrouve toute l’essence du film à trucs de l’auteur, la simplicité formelle d’un unique cadre façon spectacle de cirque étant dynamisée par une énergie profondément enfantine, voire amateur. Au fond, c’est bien ce qu’ils étaient, des expérimentateurs, ici de la plasmaticité des corps et des possibilités magiques du montage, défrichant des horizons de cinéma encore inconnus. Ainsi s’achève ce très vivant voyage vers le passé qui en aura rappelé toute la débrouillardise et l’inventivité.



![[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « Leviticus » de Adrian Chiarella, sensation du dernier Sundance érigée en nouvel espoir de la queer horror](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2026/09/leviticus-1068x801.webp)