[ETRANGE FESTIVAL 2018] Il était où, hein, le Chaos?

Comme chaque année, la grand-messe du bizarre a pris place début septembre au Forum des Images, accueillant une horde de festivaliers fanatiques bien différents de ceux des festivals Deauville, Venise ou Toronto qui ont lieu à la même période. L’Etrange Festival est une promesse de (re)découvrir du cinéma Chaos à foison et d’y faire des rencontres hors-normes avec des artistes bien trop souvent absents des gros rendez-vous internationaux. Où était le Chaos pendant cette 24ème édition?

PAR MORGAN BIZET

Hommage au Cinéma punk japonais et à la divine Meiko Kaji

On commence ce compte-rendu par ce qui fut certainement le must de cette quinzaine, une double programmation consacrée à deux pans entiers de l’histoire du cinéma japonais: 8mm Hachimiri Madness et Nikkatsu Extravanganza!

La première offrait un panorama d’œuvres punk issues de la fin des années 1970 et du début des années 1980. On pouvait assister aux premiers pas de certains des auteurs phares de l’Etrange Festival dans des versions totalement restaurées. Votre serviteur aura eu la chance de voir A Man’s Flower Road, premier long-métrage de Sono Sion, cinéaste pour qui le festival est d’ailleurs comme une seconde demeure. Ni fiction, ni documentaire, A Man’s Flower Road est surtout une sorte de poème punk tourné en 8mm. On y suit le jeune Sono tenté de trouver un sens à sa vie dans un Japon qui croule sous le poids des traditions. Le réalisateur ne semble pas y être à l’aise et préfère perturber son quotidien en agissant de manière extrême. On le voit donc déféquer, frapper, hurler pendant près de 1h50. Dans sa dernière partie, on assiste hilares aux déambulations tokyoïtes de Sono armé d’une machine à faire les traits blancs des courts de tennis. Il repeint donc avenues, couloirs, métros dans un acte de vandalisme semblable à un happening géant contre les conventions de ce pays un peu trop normé. Les normes justement, explosent aussi dans les œuvres des géniaux Shinya Tsukamoto (d’ailleurs présent en compétition avec Killing) et Sogo Ishii présentées conjointement dans une double séance: The Adventure of Denchu-Kozo et The Isolation of 1/880000. Deux matrices de l’art de ses auteurs qui ont pour thème commun le malaise de la jeunesse face aux pressions de la société nippone. Tsukamoto y explore notamment le body(metal)-horror qu’il place au centre de Tetsuo et de ses deux suites.

De Nikkatsu Extravaganza!, nous n’aurons vu qu’un film, mais quel film : Le Boulevard des chattes sauvages de Yasuhara Hasebe, troisième opus de la saga Stray Cat Rock (présentée dans son entièreté avec le sage de Woman Gambler pendant le festival). Une œuvre qui cristallise en elle toute la mouvance du cinéma offert à l’époque par la Nikkatsu, juste avant son virage vers le pinku, et emmené notamment par le grand Seijun Suzuki. Pop, violents, féministes et proto-punk, ses films incarnaient à leur manière un certain esprit de révolte dont s’empareront à leur tour les enfants terribles des années 1980. Le Boulevard des chattes sauvages est surtout l’occasion d’y découvrir la fascinante et magnifique Meiko Kaji, véritable icône Tarantinesque avant l’heure. Le film est outrancier, bancal mais sidère par son énergie, le charisme de ses actrices et la mise en scène expérimental d’un Hasebe éclectique (scènes de danses et de combats s’entremêlent avec une déflagration politique en filigrane).

L’Asie toujours en force

L’Etrange Festival est aussi l’occasion de prendre le pouls du cinéma de genre international. En Asie d’abord, continent préféré de l’Etrange Festival, qui recensait cette année en compétition quelques moments agréables. The Spy Gone North de Yoon Jong-bin présenté en séance de minuit cette année à Cannes nous a convaincu malgré ses défauts imputables à une majorité de la production sud-coréenne: emphase, lourdeur et grosses ficelles. Reste que le film de Yoon Jong-Bin convainc par son caractère documenté, soit l’histoire de Black Venus, espion sud-coréen qui réussit à infiltrer les hautes instances du gouvernement nord-coréen au milieu des années 1990 dans le but de découvrir les intentions de Kim Jong-il vis-à-vis du nucléaire. L’aspect historique fonctionne et on est charmé par ce Pékin d’époque ou la découverte d’un Pyongyang industriel et glacé. Au-delà de l’humanisme salutaire de The Spy Gone North qui dénonce autant au nord qu’au sud et se veut comme une propagande en faveur de la réconciliation, il y a une facette qui semble échapper, pour notre bonheur, au côté bon élève du film. Car derrière ses plans léchés et son montage linéaire, The Spy Gone North se révèle être en fait une bromance d’espionnage ambigüe entre Black Venus et le camarade Ri, haut fonctionnaire de Corée du Nord, membre du cercle rapproché de Kim Jong-il, qui perdurera par-delà le conflit et bien des années après l’échec de l’infiltration de l’espion.

Plus au sud, May The Devil Take You de Timo Tjahjanto (Indonésie) et Buybust de Erik Matti (Philippines) pointaient le bout de leur pellicule. Deux petits films de genre sympathiques, le premier singeant avec un certain savoir-faire Evil Dead de Sam Raimi, et le second poursuivant la veine du polar musclé façon The Raid de Gareth Evans en mettant cette fois une héroïne en avant. Si elles pèchent hélas toutes les deux par une certaine théâtralité, des intrigues et des personnages secondaires faiblards, ces œuvres nous auront au moins convaincues par la faculté dont elles arrivent à dynamiter au moins un tout petit peu les genres dans lesquels elles s’inscrivent.

Thrillers glaciaux contre délires horrifiques

A L’Etrange Festival, s’affronten’y depuis des années déjà deux conceptions du film de genre. Cette édition n’y déroge pas et on aura pu y découvrir quelques films froids comme la mort et d’autres plus enclins au délire. Pour les amateurs de l’horreur polaire, on vous conseillera d’avantage Utoya 22 Juillet, film norvégien sur l’attentat perpétré en 2011 par Anders Behring Breivik sur la petite île d’Utoya proche d’Oslo et conçu en un seul plan séquence impressionnant, plutôt que A Vigilante, revenge movie au féminin certes plus fin que l’atroce In The Fade mais toujours incapable de révolutionner un genre semblable à un vase clos.

Si Meurs, monstre, meurs et Mandy, tous deux montrés d’ailleurs à Cannes cette année, sont un brin trop formalistes, symboliques et pompiers, ils nous ont embarqué par l’atmosphère qui en émane, une sorte de folie et de terreur latentes, poisseuses. A l’inverse du deuxième film d’Alejandro Fadel – produit par Rouge International, responsable de Grave – qui se contente seulement d’effleurer le délire comme un ersatz talentueux mais sans génie de David Lynch, Mandy de Panos Cosmatos a d’avantage de qualités à faire valoir. Après un Beyond The Black Rainbow un peu abscons, le cinéaste canadien nous revient avec un récit plus limpide, un revenge movie psychédélique et cauchemardesque emmené par le toujours génial et habité Nicolas Cage. C’est justement ce dernier qui apporte une réelle plus-value au style poseur mais impressionnant du réalisateur en faisant éclaté toute cette maîtrise par sa folie incontrôlable. Une transe de l’acteur qui transforme Mandy en une sorte de rituel noir gore et satanique. Du Kenneth Anger en plus musclé.

Mais l’Etrange Festival avait déjà son maître du Chaos cette année, et ceci dès l’annonce de sa programmation. Lars Von Trier et son dernier rejeton, l’insolent The House That Jack Built, allaient bousculer une compétition où il manquait de véritable claque. Si The House That Jack Built est souvent irritant, a des airs de mauvais cours d’histoire sur l’humanité, et baigne dans une désagréable tentative d’auto-réhabilitation de son auteur – dont le cinéma a toujours lorgné avec le sexisme – il parvient suffisamment à nous sidérer lors de quelques scènes ou séquences pour atteindre les cimes de cette XIVeme édition. A la fois bouffon et horrible, The House That Jack Built est un condensé du meilleur et du pire de LVT, film qui prend d’ailleurs d’étonnants atours autobiographiques. On voit bien le Danois se reconnaître autant dans le génie maléfique de son héros (incroyable Matt Dillon), faucheur de corps, très souvent féminins, dans le but d’établir une sorte d’œuvre d’art ultime et morbide, que dans son destin délicieusement misérable. L’humour noir contrebalance le sérieux mortifère du cinéaste (qui avait pourtant si bien réussi à Nymphomaniac, Melancholia et Antichrist) et côtoie l’abomination totale – cf. la fameuse scène du pique-nique. Une œuvre de serial killer inclassable qui devrait logiquement remporter les honneurs lors de la cérémonie de clôture tant la voie lui semble totalement dégagée. Hit the road Jack !

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