[STARSHIP TROOPERS] Paul Verhoeven, 1998

En adaptant la parabole anti-belliciste de Robert A. Heinlein, Paul Verhoeven a signé avec Starship Troopers un divertissement pervers et contre tous.

PAR ROMAIN LE VERN

Dans un futur lointain, les États de la Terre se sont regroupés au sein d’un État mondial, la Fédération, qui s’est étendue hors de la planète Terre et se trouve menacée par des insectes extraterrestres géants, qui lancent des attaques ponctuelles depuis leur planète baptisée Klendathu.

A chaque nouveau film de sa période US, le réalisateur Paul Verhoeven, spécialiste ès divertissements retors (Robocop, Basic Instinct, Showgirls) prend plaisir à renvoyer le spectateur à son état de consommateur voyeur. Ainsi, dans Starship Troopers, on nage en plein cynisme. Lors de sa sortie en salles dans les années 90, certaines mauvaises langues ont colporté l’idée selon laquelle Starship Troopers serait un film fascisant voire néo-nazi, sous prétexte que les militaires gradés du film portent des vêtements de la Gestapo. Or, il faut surtout voir en Starship Troopers un film boomerang, pas fair-play, pas gentil, pas McDo, qui revisite le cinéma américain (comédie sentimentale, film de guerre, western). Qui rend autant hommage à Kubrick qu’à Beverly Hills 90210 (la culture est si vite digérée de nos jours que tout ressemble à n’importe quoi). En somme, qui grossit les poncifs pour mieux les court-circuiter avec une intelligence et une subversion rares dans l’industrie Hollywoodienne.

Ainsi, les créatures deviennent inhumaines par le simple pouvoir du numérique. Les héros dévorés par des réseaux de communication déployés à l’envi sont asexués, déshumanisés comme les effets numériques. Et, cynisme encore, ce n’est plus la peine de croire aux amourettes de cours de recré. Toute la première partie proche du sitcom est d’ailleurs tellement tarte qu’elle génère l’hilarité. Elle se déroule idéalement avant que nos Brenda et Brandon découvrent la dure réalité d’un monde virtuel, d’une vie inhumaine qui leur rappelle que papa et maman ne sont plus là pour payer leur loyer à la fin du mois. Certains rebondissements comme les morts obligatoires et les adieux aux parents en cinq minutes dépeignent une société déjà anéantie, déjà déshumanisée, déjà morte. Où les corps black-blanc-homme-femme sont unisexes, interchangeables, voués à la même boucherie de la guerre. Où l’on attaque l’ennemi de peur d’être attaqué soi-même. Pourquoi le public s’enticherait pour de faux saints justes, victimes consentantes d’un système qui les incite au pugilat?

L’acteur Casper Van Dien a beau avoir une tête de premier de classe, de sacrés muscles et un brushing impeccable d’un bout à l’autre; son personnage réalise très vite sa condition de protozoaire, naguère chéri par tonton Sam et abruti par des films de propagande; aujourd’hui chair à canon flinguée par les informations en continu et des outils virtuels qui le dominent déjà. Starship Troopers n’est qu’un combat contre le virtuel (600 effets spéciaux, presque du jamais vu à l’époque). Entre les lignes, le cinéaste Hollandais exilé aux États-Unis nous dit que si les gens ne désirent plus, alors la vie ne vaut pas la peine d’être vécue. Comme un écho à ses premières œuvres européennes (Spetters, Le Quatrième Homme, Turkish Delight), marquées par l’érotisme, le fantasme, l’hédonisme, la mélancolie, la pulsion et la jouissance.

En mélangeant le vrai et le faux, le réel et le factice, la parabole sur une Amérique belliciste et le divertissement rentre-dedans, Paul Verhoeven a réalisé un blockbuster corrosif où des personnages paraissent aussi peu animés que les créatures qu’ils combattent et le spectateur presque aussi lobotomisé que les personnages.

Au moment où Starship Troopers sort en salles, on est entre la première guerre du Golfe et les prémices d’Internet. Pas encore de télé-réalité ou de réseaux sociaux. La seule possibilité à notre impasse? Devenir des machines décérébrées et dociles. Starship Troopers est pervers, définitivement. Pervers et contre tous. Contre nous tous.

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