L’Étrange Festival est-il toujours aussi chaos? Éléments de réponse avec un compte rendu d’une folle semaine de propositions de cinéma gracieuses et vulgaires, courageuses et jubilatoires, qui chacune, à sa manière, (é)branlait le monde et le 7ème art.
9 doigts d’honneur au cinéma français
Imaginez un film en noir et blanc, un récit planté dans un décor quasi unique, un bateau, avec à son bord, la crème de la crème des acteurs français trentenaires, Damien Bonnard, Gaspard Ulliel et Paul Hamy. On tiendrait là l’un des concurrents numéro un pour la course aux César dans laquelle 120 bpm part avec de l’avance. Hélas, ou plutôt heureusement pour nous, le navire a pour capitaine un sorcier, mage d’outre-tombe faiseur d’images-sortilèges, le trop rare F.J. Ossang.
Auteur de cinq magnifiques long-métrages en 35 ans de carrière – et six courts-métrages envoûtants à voir absolument – le cinéaste est d’abord punk et poète, tendance Lautréamont et Throbbing Gristle. Ça vous fixe une ambiance qui forcément dégouline de l’écran. 9 doigts poursuit dans les obsessions de ses précédentes rêveries, entre film noir, thriller géopolitique avec méga-organisations kafkaïennes, science-fiction industrielle, ainsi que discours et montages poétiques, en forme de cadavre exquis. Pourtant, 9 doigts est peut-être son meilleur film parce qu’il «harmonise» toutes ses thématiques difficiles à conjuguer ensemble par le dispositif qu’il s’impose, le huis-clos marin.
Ce cargo est un personnage à part entière du film qui dicte la folie du récit par son aspect labyrinthique – les lieux sont à la fois semblables et dissemblables – et son caractère organique et vivant. L’atmosphère y est humide, poisseuse, des personnages apparaissent, disparaissent, tous comme les pièces et objets. Le navire change même de nom au milieu du récit, mute. Par d’étonnants trucages, Ossang et son équipe font bouger les murs dans un même plan pour étouffer ces gangsters qui tentent de refourguer du plutonium dans le but de renverser l’ordre établi, provoquer une apocalypse. Apocalypse parlons-en, car 9 doigts rappelle autant le film noir mythique de Robert Aldrich, En Quatrième vitesse, et son angoisse de la bombe atomique, que le chef-d’œuvre littéraire Au Cœur des ténèbres de Joseph Conrad, matière de base de… Apocalypse Now de Francis Ford Coppola. Et ce n’est pas Ossang qui viendra nous contredire, il nomme le personnage de Damien Bonnard, chef des brigands, Kurtz. Le réalisateur met en scène une œuvre hors du système, hors du temps et hors du monde qui ne ressemble qu’à elle même et à son créateur. Unique et précieux.
Thelma et Lou… Anja
Joachim Trier, grand espoir du cinéma norvégien, nous avait laissé avec l’amer Back Home (titre français atroce de Louder Than Bombs), déception parmi les déception après le beau Oslo, 31 août. Malgré la présence irradiante de Zaza Huppert, l’escapade américaine de Trier se perdait dans un banal récit familial entre non-dits et crises hystériques. De retour dans ses terres natales, on pouvait espérer un cinéma ressourcé. Mais Trier aime visiblement surprendre et fait le choix avecThelma de revenir avec une œuvre fantastique. Bien lui en a pris tant le genre s’accommode parfaitement avec son style gracieux, subtil et délicat.
Sorte d’anti-Grave, Thelma part d’un canevas scénaristique similaire, une jeune femme intègre une université, bien loin de ses parents, et y découvre la vie étudiante, ses joies et ses difficultés. Le récit initiatique va forcément de pair avec l’expression de nouveaux «pouvoirs». Au body horror cronenbergien du fabuleux film de Ducourneau, Trier y préfère le fantastique en mode mineur d’un Tourneur. Un minimum d’effets spéciaux pour un maximum d’effets émotionnels. Mais on sent que Trier cherche moins la peur que la chronique sensible d’une émancipation – Thelma est issue d’une famille chrétienne stricte – slalomant entre les clichés, jusqu’à la découverte de soi. Cela se voit particulièrement lorsque le réalisateur use d’éléments réchauffés pour instiguer une forme de mystère: corbeaux qui foncent dans des vitres, serpents qui se glissent dans des lits. Fort heureusement, il abandonne très vite ces artifices pour se concentrer dans le cœur de Thelma, le péché de l’amour lesbien naissant avec la belle Anja, le refoulé des pulsions et le face à face avec l’autorité parentale morale et religieuse. Finalement le film se met à ressembler d’avantage à un négatif de Carrie au bal du diable, troquant le maniérisme et l’ultra-puissance du style de De Palma par une forme de pudeur presque aussi dérangeante. Un parallèle qui prend tout son sens dans son final intrigant et prodigieux.
Éloges du sexe scabreux, du vomi et de la merde
L’Étrange Festival est aussi le temple du bis, de l’érotisme déjanté et subversif. La programmation de courts-métrages Mais qu’est ce que sexe? y était d’ailleurs toute dédiée. On a pu y voir de jolies propositions de cinéma aussi courtes que Chaos, comme les deux films animés de Sawako Kabuki où le sperme et le vomi ne faisaient qu’un, se mêlant aux corps difformes des personnages et aux expérimentations chromatiques. Tandis que Transmission et Julkita, œuvres en prise de vues réelles de Varun Raman et Humberto Busto, poussaient le délire vers le sado-masochisme politique et une super héroïne nouvelle génération, transformée par les périodes menstruelles.
Le pénis avait aussi sa place, notamment dans la grande salle 500 du Forum des Images, celui du réalisateur Yuki Kobyashi pour être plus précis. En plus de son exceptionnel présence, le cinéaste en herbe s’était essayé à une démonstration d’étranglement de quelques chanceux spectateurs, le tout dénudé, l’organe génital à l’air. Un moment absolument Chaos, certainement plus que son second long-métrage, Death Row Family, fauché et foutraque à la folie un brin surjouée.
Rétrospectivement, ces délires apparaissent pourtant trop innocents comparés à la bizarrerie Kuso, premier essai dans le 7ème art de Steven Ellison, a.k.a. Flying Lotus, figure de proue de la musique électronique moderne. Montage osé de 4 courts-métrages, reliés par quelques interludes musicaux dont il en a le secret, Kuso met en scène un Los Angeles post-apocalyptique où les habitudes de vie semblent avoir foncièrement changé après le «tremblement de terre». Les pustules répugnantes pullulent sur les visages des protagonistes, des excroissances poussent (un insecte-médecin dans un anus, une tumeur coquine sur un cou) et une nouvelle faune voit le jour tels que des étrons carnassiers ou un anus métamorphe. Kuso veut dire merde en japonais, et il faut avouer qu’un film a rarement aussi bien porté son titre. Vous l’aurez compris, ceci n’a rien à voir avec la qualité de l’objet filmique mais plutôt qu’on a rarement autant vu les excréments mis en scène au cinéma.
Une expérience nauséabonde et désagréable forcément de prime abord, mais qui au fil des minutes forge presque sa propre poétique. La merde remplace les mots, le sperme radioactif gicle et colle les images entre elles, les sexes mutants et les seins galeux se substituent aux gestes des acteurs. Une expérience démente qui dépeint un univers au final cohérent et qui pourtant résonne avec l’Amérique d’un président idiot, cynique et vulgaire, inondée d’émissions régressives débilitantes. Flying Lotus signe une série Z qui s’assume, aux partis pris esthétiques forts, rappelant le cinéma de John Waters version Blackspoitation ou le vilain petit canard de John Carpenter, Los Angeles 2013. Et puis rien que pour son introduction façon comédie musicale nous invitant dans ce Los Angeles dégénéré qui vient démolir celle similaire d’un autre film de 2017, reparti cocu des oscars, voir Kuso est fortement conseillé.

