« Die, My Love » de Lynne Ramsay : une fable inamicale qui résiste au spectateur et rejette son adhésion

Die, my Love s’ouvre sur un plan de l’intérieur de la maison dans laquelle le couple que forment Jackson et Grace, alors enceinte, s’apprête à emménager. Le mobilier est rare et modeste, le sol couvert de feuilles mortes, et dans le cadre fixe, au format presque carré, s’imbriquent d’autres cadres – des ouvertures rectangulaires dans lesquelles s’inscrivent bientôt les personnages. Il se trouve qu’une réplique de ce plan vient amorcer le dernier segment du film : l’intérieur apparaît désormais joliment décoré, parfaitement ordonné, et il ne reste de la végétation pourrissante qui envahissait la pièce que de vagues échos domestiqués – plantes en pots et papiers peints fleuris. Mais Grace n’en demeure pas moins confinée aux cadres dans le cadre, pas moins étrangère à cet espace étouffant qui a changé autour d’elle, tandis qu’elle est restée la même. Ces plans jumeaux disent beaucoup d’un film aussi difficile et laconique que son personnage principal. L’héroïne mutique de Morvern Callar (2002) ou la mère glaciale de We Need to Talk About Kevin (2011) suffisent à rappeler le goût de Lynne Ramsay pour les portraits féminins opaques et ambivalents, mais avec ce dernier long-métrage, la réalisatrice compose une fable particulièrement inamicale, qui résiste au spectateur et rejette son adhésion jusque dans sa forme.

C’est que Grace est, d’emblée, profondément aliénée. Qu’on l’attribue à une dépression post-partum carabinée, à l’ennui et à l’isolement débilitants de la vie de mère au foyer, ou à un mal-être préexistant, cet état n’a rien de progressif : il définit le personnage et l’accompagne tout du long. Il imprime au film un rythme moribond, entêtant comme le chant des grillons ou le bourdonnement d’une mouche contre le carreau. À l’image du chien fou que Jackson ramène sans prévenir à la maison, Grace va mal, si mal qu’elle se refuse et se dérobe à son entourage comme au spectateur, bien embarrassé avec son empathie qui n’a nulle part où aller. Die, my Love – choix audacieux, voire téméraire, qui flirte avec la complaisance ? – adopte une trajectoire stagnante et circulaire, ponctuée de ruptures explosives qui s’appliquent à sapper la progression narrative et l’identification au personnage. Il y a d’ailleurs quelque chose d’étrangement paradoxal dans la manière dont le film, malgré sa volonté (réitérée par Lynne Ramsay en interview) de donner accès à la subjectivité de Grace, maintient entre elle et nous une distance émotionnelle si vaste. S’il est clair que Die, my Love ne cherche pas à être agréable, ce paradoxe en fait une expérience immersive difficile – et difficile non pas seulement parce qu’éprouvante, c’est-à-dire telle qu’elle était destinée à l’être, mais parce qu’elle est si profondément dissonante.

Malgré (et peut-être, un peu, à travers) cette dissonance, c’est dans le rapport régressif et morbide du féminin à la nature, que l’odyssée endeuillée de Morvern Callar explorait déjà, que Ramsay parvient le mieux à rendre sensible ce rapport contrarié du féminin à sa propre nature. Si le thème de la maternité évoque d’emblée la figure maternelle iconique et anonyme, également incarnée par Lawrence, de Mother! (Darren Aronofsky, 2017), c’est à celle (anonyme également) d’Antichrist (Lars von Trier, 2009) – qui confesse entendre « le cri de toutes les choses destinées à mourir » – que Grace ressemble le plus. Avec Die, my Love, Lynne Ramsay compose le portrait d’une créature semblable, insondable et condamnée, prise dans un grand courant (auto-)destructeur ; la cinéaste ajoute ainsi Grace, dont le prénom ne semble plus accidentel, au vaste et intemporel panthéon des mères-martyres.

29 avril 2026 en salle | 1h 58min | Drame
De Lynne Ramsay | Par Lynne Ramsay, Enda Walsh
Avec Jennifer Lawrence, Robert Pattinson, Lakeith Stanfield

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