Avec Asleep From Day, les Chemical Brothers abandonnent provisoirement les machines lancées à pleine vitesse pour s’aventurer dans une zone beaucoup plus cotonneuse. Sur Surrender, leur troisième album, Tom Rowlands et Ed Simons commencent justement à s’éloigner du big beat massif et sombre de Dig Your Own Hole pour explorer une électronique plus lumineuse, psychédélique et volontiers pop. Au milieu des invités prestigieux, de Noel Gallagher à Jonathan Donahue, une voix semble pourtant flotter à contre-courant : celle d’Hope Sandoval, chanteuse de Mazzy Star. Tout, ici, repose sur cette contradiction. La musique des Chemical Brothers reste électronique, mais elle ne cherche plus à faire danser. Les pulsations sont réduites à une présence presque fantomatique, tandis que les claviers et les nappes installent une sorte de torpeur magnifique. Sandoval chante comme si elle venait d’un autre disque, avec cette voix immédiatement reconnaissable, douce, brumeuse, légèrement distante, qui transforme le morceau en rêverie suspendue.
La chanson a d’ailleurs trouvé son écrin idéal dans la publicité Air France réalisée par Michel Gondry, diffusée à partir de 1999 puis de nouveau en 2002. L’image d’un minuscule avion se posant sur un disque vinyle accompagnait parfaitement cette musique qui semble elle-même fonctionner comme un moyen de transport : pas besoin de bouger pour partir ailleurs.
C’est sans doute l’une des grandes réussites de Asleep From Day : donner l’impression du voyage tout en cultivant une immobilité absolue. Il y a quelque chose de presque cinématographique dans cette façon qu’ont Rowlands et Simons de laisser la voix de Sandoval traverser leur production sans jamais l’écraser. Certains échos peuvent évoquer Sunday Morning du Velvet Underground, notamment dans la douceur des claviers et cette sensation de matin suspendu, mais les Chemical Brothers ne se contentent pas de pasticher leurs modèles. Ils font de l’électronique un écrin pour une chanson presque organique.
Et puis, imperceptiblement, la machine revient. La voix est découpée, réinjectée dans la production, soumise aux effets et aux boucles. Le morceau menace de retrouver les réflexes électroniques du duo, avant de retomber dans cette douceur initiale. Comme une vague qui se retire pour mieux revenir, Asleep From Day avance par petites variations plutôt que par véritables ruptures. C’est peut-être pour cela que le morceau reste si particulier dans la discographie des Chemical Brothers. À côté des hymnes immédiatement identifiables de Surrender, il ne cherche jamais à s’imposer. Il préfère s’insinuer. Une chanson contemplative, presque secrète, où la voix d’Hope Sandoval transforme les machines des Chemical Brothers en paysage mental. Une petite merveille de mélancolie électronique, faite pour les après-midi pluvieux, les trajets sans destination et ces moments étranges où l’on a l’impression de voyager sans avoir quitté sa chaise.



