Culte des années 80 : Siouxsie and the Banshees – « Dear Prudence »

À l’origine, Dear Prudence est une chanson des Beatles publiée en 1968 sur le White Album. Écrite par John Lennon à Rishikesh, elle s’inspire de Prudence Farrow, sœur de Mia Farrow, alors profondément absorbée par la méditation. Lennon lui demande de sortir de son isolement et de regarder à nouveau le monde autour d’elle. Des années plus tard, le morceau connaît une seconde vie grâce à Siouxsie and the Banshees.

En septembre 1983, Siouxsie and the Banshees transforment cette chanson des Beatles en leur plus gros single britannique. Dear Prudence sort chez Wonderland, le label du groupe, avec Tattoo en face B, sans avoir été pensée pour un nouvel album. Les Banshees sont alors dans une configuration mouvante : Robert Smith a remplacé John McGeoch à la guitare, Siouxsie et Budgie poursuivent The Creatures, tandis que Smith et Steven Severin ont également enregistré avec The Glove. L’idée de reprendre les Beatles apparaît pendant la période de concerts en Scandinavie, autour de The White Album. Budgie pense d’abord à Glass Onion ; Dear Prudence finit par s’imposer, notamment parce que, selon son souvenir, Robert Smith connaît bien le morceau. Severin est également sensible à ce qu’il perçoit comme une forme d’inachèvement dans l’enregistrement original. Rien, donc, qui ressemble à une opération de prestige : les Banshees prennent une chanson qu’ils connaissent et cherchent ce qu’elle peut devenir entre leurs mains.

Le morceau est enregistré à Stockholm en juillet 1983, pendant cette période scandinave, puis terminé aux Angel Recording Studios de Londres. Robert Smith joue de la guitare, pour la première fois sur un enregistrement studio des Banshees. Sa présence ne transforme pourtant pas Dear Prudence en morceau de The Cure : les guitares épaississent le son sans modifier l’identité du groupe. Janet Smith, la sœur de Robert, ajoute une partie de clavecin, détail assez inhabituel pour une séance des Banshees et qui rappelle que cette reprise est aussi un assemblage de contributions ponctuelles. Mike Hedges coproduit le titre avec le groupe. L’architecture de Lennon-McCartney reste reconnaissable, mais tout ce qui pouvait donner à l’original son caractère aérien est davantage comprimé. Siouxsie chante avec moins de retenue que Lennon ; Budgie donne davantage de poids au mouvement ; les guitares durcissent les contours. Le texte, lui, n’est pas modifié : Prudence doit sortir de sa chambre, regarder le ciel, les oiseaux, le soleil. C’est précisément cette continuité qui rend la reprise intéressante. Les Banshees ne réécrivent pas Dear Prudence ; ils modifient sa manière de respirer.

Le succès prend le groupe de court. Siouxsie racontera qu’elle trouvait le morceau si commercial qu’elle avait envisagé d’en faire une face B ; Severin ne croyait pas non plus à son potentiel dans les clubs, notamment parce qu’il ne disposait pas d’un beat disco évident. Surprise générale : le single sort le 23 septembre 1983 et atteint pourtant bel et bien la troisième place du classement britannique. Il reste huit semaines dans le Top 100, avec son meilleur classement, n°3, la semaine du 15 octobre. C’est le plus haut classement obtenu par un single des Banshees au Royaume-Uni. Le groupe se retrouve simplement au milieu de la pop britannique de 1983, entre Culture Club et Tracey Ullman, avec David Bowie, Howard Jones et Public Image Ltd. dans les environs. Ils jouent Dear Prudence à Top of the Pops, le 29 septembre puis lors de l’émission spéciale de Noël. Aux États-Unis, Geffen distribue le single et publie en 1984 une édition de Hyæna qui ajoute Dear Prudence au contenu de l’album. Une chanson choisie presque par défaut devient ainsi le morceau le mieux classé de toute la carrière du groupe dans les charts britanniques.

L’intérêt de la reprise ne tient pourtant pas à son classement, mais à la façon dont elle déplace une chanson dont tout le monde connaît déjà l’effet. Le morceau de Lennon, lumineux et contemplatif, devient entre leurs mains une pièce post-punk plus froide et mystérieuse. Une transformation qui permet à Dear Prudence de traverser les générations et de toucher un public très différent de celui des Beatles. D’autres artistes, de Jerry Garcia à Alanis Morissette, reprendront ensuite la chanson. Mais c’est bien la version de Siouxsie and the Banshees, portée par la présence magnétique de Siouxsie Sioux, qui lui offre sa seconde vie la plus marquante.

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