En 1970, personne ou presque ne prête attention à Sixto Rodriguez. À Detroit, ce chanteur-compositeur vient pourtant d’enregistrer Cold Fact, un premier album étrange et immédiatement identifiable, à la croisée du folk, du rock psychédélique et de la soul. Le disque paraît sur Sussex Records, mais connaît un échec commercial aux États-Unis. Son premier morceau, Sugar Man, aurait pu disparaître avec lui. Il va au contraire commencer une existence parallèle, à des milliers de kilomètres de Detroit.
Enregistrée en août et septembre 1969 au studio Tera-Shirma de Detroit, la chanson Sugar Man est produite et arrangée par Mike Theodore et Dennis Coffey. Rodriguez y assure le chant et la guitare acoustique, tandis que Coffey apporte la guitare électrique, Bob Babbitt la basse, Andrew Smith la batterie et Mike Theodore les claviers et les arrangements. Des cordes et des cuivres complètent un décor sonore beaucoup plus sophistiqué que ne le laisse penser l’image du simple chanteur folk. La production donne à la chanson une dimension presque hallucinatoire. Ce n’est pas simplement une chanson folk accompagnée par quelques instruments, c’est tout un paysage sonore qui se dessine dans notre tête quand on écoute ça. Et au centre de ce paysage se trouve le mystérieux Sugar Man.
Lorsque Cold Fact sort en 1970, l’album ne rencontre pas le succès espéré aux États-Unis. Le disque souffre notamment de problèmes de distribution et les difficultés financières de Sussex Records n’arrangent rien. Rodriguez enregistre ensuite un deuxième album, Coming From Reality, mais celui-ci ne parvient pas davantage à imposer son auteur sur le marché américain. L’histoire aurait pu s’arrêter là, mais Cold Fact voyage. L’album arrive notamment en Australie, en Nouvelle-Zélande puis en Afrique du Sud. Là-bas, Sugar Man prend une dimension que Rodriguez lui-même ignore. Le morceau devient progressivement associé à toute une génération de jeunes auditeurs sud-africains. Dans une société marquée par l’apartheid, la censure et les tensions politiques, les chansons de Rodriguez, avec leurs références aux drogues, à l’injustice sociale, à la pauvreté et à l’aliénation, résonnent particulièrement fortement. Le phénomène sud-africain crée une situation presque invraisemblable : des milliers de personnes connaissent la musique de Rodriguez, mais très peu savent ce qu’est devenu son auteur. Des rumeurs apparaissent. Certains pensent qu’il est mort. Pendant ce temps, Rodriguez vit tranquillement à Detroit et ignore largement l’ampleur prise par sa musique à l’autre bout du monde. Et lorsqu’il est finalement retrouvé par des fans sud-africains à la fin des années 1990, Rodriguez découvre qu’il possède depuis longtemps un public fidèle à plusieurs milliers de kilomètres de chez lui. Il se rend en Afrique du Sud en 1998 et y donne des concerts qui contribuent à transformer la légende en réalité. Tout est raconté dans un film extraordinaire, le documentaire Searching for Sugar Man, réalisé par le regretté Malik Bendjelloul en 2012, qui raconte l’enquête menée par des admirateurs sud-africains pour retrouver le chanteur qu’ils croyaient disparu. Le film remporte l’Oscar du meilleur documentaire en 2013 et provoque une nouvelle vague de redécouverte.



