Faussement anodin, le pré-générique se déroule sur une version instrumentale de Golden brown des Stranglers et l’effet est très intrigant: si le choix du morceau est délibéré, il annonce la tonalité de ce qui va suivre. Derrière la mélodie sibylline au clavecin, se cache une teneur complexe, la fois romantique et sombre. De la même façon, ce premier film de la réalisatrice australienne Shannon Murphy ne se dévoile pas immédiatement. Les premières séquences établissent le cadre d’une banlieue australienne aisée, mais impersonnelle. Tel un couple illégitime, deux quadras (Ben Mendelsohn et Essie Davis) se livrent sans conviction à une activité sexuelle dans un lieu et à un moment incongrus. Il s’avère qu’ils sont mariés, lui est psy, elle est musicienne, et on devine qu’ils cherchent à arranger quelque chose qui ne fonctionne pas. À l’autre bout de la ville, une écolière de 16 ans en uniforme se prend subitement de passion pour un marginal sur le quai d’une gare et le présente à ses parents avec lesquels nous venons de faire connaissance. D’autres vignettes s’additionnent comme les morceaux d’une mosaïque pour dessiner des contours plus précis: Milla, l’adolescente, est soignée pour un cancer et son état est au centre des soucis de ses parents. Dans l’immédiat, ils sont moins qu’enchantés par l’arrivée de Moses: il est plus âgé que leur fille, drogué et dealer. Mais l’entêtement de Milla à vivre une aventure sentimentale tant qu’elle est encore en vie justifie l’indulgence de ses parents à l’égard de Moses.

Par la suite (qui se déroule sur une année), ce qui peut passer pour des évènements banals dans la vie d’une adolescente (découcher, installer son ami à la maison,…) prend des proportions dramatiques. En fait, la maladie de Milla et la personnalité de Moses ne sont que des amplificateurs de problèmes autrement ordinaires qui arrivent immanquablement lorsque les enfants grandissent et s’éloignent de leurs parents. Milla révèle alors une étude psychologique fortement contrastée des rapports entre générations, et de la façon dont les uns et les autres gèrent les tensions et la douleur. C’est sur ce dernier point que Golden brown (on y revient) prend tout son sens. À l’origine, les paroles de la chanson ont toujours été un peu cryptiques, jusqu’à ce que son auteur ne révèle qu’elles parlent à la fois d’une fille, et de l’héroïne. De même, il est clair que Milla parle d’une fille, mais aussi de drogues: celles que prend Milla pour son traitement, celles que vend et consomme Moses, et celles que prennent les parents pour supporter leur épreuve.

Même si ce genre de sujet aboutit inévitablement au même dénouement, le chemin que prend la réalisatrice est inattendu et aucunement théâtral. Sur un script très détaillé (presque trop) par Rita Kalnejais, l’auteure de la pièce, Shannon Murphy varie les tonalités entre le drame et la légèreté, filmant avec une vaste palette d’effets (notamment une utilisation judicieuse de la musique), et une caméra très mobile qui traduit l’intranquillité générale, et s’approche des interprètes quand il faut. Face à Eliza Scanlen (Old) dans le rôle titre, Toby Wallace n’a pas une tâche facile en jouant Moses, un personnage a priori repoussant (Milla ne l’intéresse au début que parce qu’il peut braquer l’armoire à pharmacie de son père) mais qui finit par révéler une tendance à protéger l’adolescente malgré elle. Ben Mendelsohn montre une capacité à ne jamais se répéter avec une gamme infinie de nuances, sans perdre en intensité. Dans le rôle de la mère, Essie Davis (vue dans Babadook) a hérité du personnage le plus développé, ou en tout cas le plus complexe : celui d’une femme blessée, musicienne frustrée, et mère dépossédée qui voit les espoirs qu’elle plaçait dans sa fille lui échapper sans arrêt, et tente de se préserver derrière une brume de tranquillisants et une apparence de stoïcisme. Davis l’incarne avec une élégance discrète teintée d’humour désespéré. Très classe. G.D.

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