[CRITIQUE] LE NOMBRE 23 de Joel Schumacher

Le nombre 23 est une malédiction qui gangrène le cerveau d’un homme sous la fascination perverse d’un mystérieux roman, à deux doigts de sombrer dans la folie et le meurtre. Le nouveau film de Joel Schumacher, peut-être l’un des cinéastes les plus conspués par les cinéphiles actuels, invite Jim Carrey et Virginia Madsen, deux acteurs qui manquent cruellement, dans un film dense (thriller, amour, psychologie, horreur, polar, quête identitaire) à l’atmosphère étrange et aux ficelles démonstratives, qui avance en imposant ses vues. Entre mauvais trip et dépression nerveuse.

Voici le film qui aurait pu être à Joel Schumacher ce que L’échelle de Jacob était à Adrian Lyne : l’heureux accident de parcours. Ne nous réjouissons pas outre mesure. A en croire le synopsis, le vingt-troisième film de Joel Schumacher, ironiquement baptisé Nombre 23, serait placé sous le signe de la malédiction. Cas intéressant, d’autant que Joel Schumacher ne se hasarde pas si souvent dans le registre du fantastique pur et c’est pourtant là-dedans qu’il a livré ses meilleurs films (Génération Perdue). La trame de cette oeuvre intrigante est construite comme un polar où tous les personnages – stéréotypés mais attachants – qui gravitent autour du protagoniste (Jim Carrey) peuvent être des démons potentiels comme des anges protecteurs. Jusqu’à la révélation finale qui vient chambouler tous les jugements hâtifs et assurer au détective que l’évidence était sous ses yeux.

Avec un regard actuel, le résultat paraît très référencé sans pour autant être déplaisant. Certaines idées sont intégralement pompées dans les films des frères Coen (Barton Fink) et de Lynch (Lost Highway). Des détails énormes (l’omniprésence diabolique du chien qui erre dans un cimetière au clair de lune fixant sa proie sans la lâcher) aux plus infimes (la coupe de cheveux de l’adolescent, similaire à celle du petit Damien) renvoient ouvertement à La malédiction, de Richard Donner. La simple présence de Virginia Madsen, revue récemment chez feu Robert Altman dans The Last Show, provoque incidemment des réminiscences de Candyman lorsqu’elle pénètre dans une pièce angoissante. Dommage que Philip Glass ne se soit pas occupé de la bande-son. Avec ses tentations baroques et ses mises en parallèles (ce qui se passe en réalité et ce qui s’agite dans le roman), le résultat binaire ressemble à un maelström mental, nourri de projections, de souvenirs et de signes abscons. Baignant dans la lumière de Matthew Libatique, chef-opérateur attitré de Darren Aronofsky depuis π et de Joel Schumacher depuis Tigerland, le film se contente de décliner des idées visuelles et narratives déjà vues ailleurs. Ça n’a rien de honteux mais on passe la projection à repérer tous les emprunts sans s’intéresser plus que de raison à une histoire somme toute banale.

Là où ça devient plus irritant, c’est lorsque Schumacher en fait trop et achoppe sur les symboles, les indices. Il n’y a pas une scène qui ne fasse pas référence au nombre 23, même de manière subliminale. Le spectateur est contaminé par la folie du personnage principal. Lorsque, sur une enseigne, les 11ème et 12ème lettres d’une annonce publicitaire ont les ampoules grillées, il suffit d’additionner les deux nombres pour que la somme donne 23. De même, quand le protagoniste se rend dans un cimetière et voit sur une stèle un personnage mort à l’âge de 23 ans, on pense à une malédiction, à une menace sourde, à une conspiration latente. On erre en plein purgatoire paranoïaque et certains effets tarabiscotés en disent long sur les ambitions d’un Schumacher qui sous couvert d’expérimenter (Phone Game et ses split screen n’ont visiblement pas suffi) a envie de se débarrasser d’une image réac ou fascisante pour privilégier le divertissement brut. Pourvu qu’il soit cérébral.

On pourra toujours gloser sur la pratique du vidéo-clip au cinéma et s’amuser de la façon dont Hollywood récupère certains de ses effets les plus voyants (lorsque le protagoniste compare son enfance avec celle du meurtrier). Mais le dernier tiers relâche tous les espoirs avec des raccourcis faciles. L’édifiante conclusion qui explicite tout ce qui s’est passé et qu’on ne sait pas à travers des flash-backs tapageurs tente in extremis de justifier toutes les invraisemblances du récit, là où peut-être il aurait été plus sage de laisser planer le mystère. Dans le meilleur des cas, on peut choisir d’être fasciné comme lorsque Wolfgang Petersen mène le spectateur en bateau dans Troubles avec un énorme retournement de situation qui court-circuitait de manière grand-guignolesque les codes d’un polar classique. Au pire, on peut prendre le risque de considérer ça avec sérieux et les arguments ne tiennent pas, faute de pouvoir prendre des vessies pour des lanternes ou d’avoir un peu d’humour.

Dommage pour Schumacher donc : la manipulation de son exercice de style glacé riche en textures abrasives et abusant du montage staccato ne vise qu’à imposer la vision unilatérale d’une histoire et corrélat la réduire à son simple argument de base. L’univers de fou à la K Dick tant promis débouche sur une simple histoire de dingue, pas inintéressante, mais qui n’a pas d’au-delà. Avec plus de profondeur et moins d’artifices, le spectateur aurait vécu l’expérience de manière plus viscérale. Or, ici, il ne fait rien d’autre que, finalement, avaler de l’image sans substance. Lorsque la femme de l’antihéros balance qu’elle aimerait écrire un livre pour absorber l’esprit des gens, elle traduit en réalité le but d’un cinéaste, souvent haï pour les sous-entendus litigieux de certains de ses films et/ou pour avoir ruiné la franchise Batman (rayez la mention inutile), qui ne prétend rien de plus qu’aspirer l’âme des spectateurs. On a bien entendu oublié le principal. Comme d’habitude, oui, Jim Carrey, aussi inquiétant qu’un Kevin Bacon taraudé par ses hallucinations à la Dead Zone dans le beau Hypnose, de David Koepp, délivre une prestation exemplaire, habitée. Mais c’est la première fois qu’on sort d’un film avec lui en se demandant s’il a réellement pris du plaisir à jouer dedans et s’il n’avait pas quelques factures à payer.

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