Gigineishvili, patronyme chaos. Géorgie, 1983. Sept amis inséparables issus de la jeunesse dorée rêvent de fuir le régime autoritaire de l’Union Soviétique. Bercés d’idéaux, ils décident de détourner un avion pour s’enfuir et rejoindre le monde libre…. D’après le fait divers le plus violent du pays.
Et en Géorgie, quelle heure est-il? Vu d’ici, le cinéma géorgien évoque un cinéma de l’Est noyé parmi les autres, qu’on ne voit que de temps en en temps dans une arrière-cour de la section officielle cannoise. Généralement pour laisser un vague souvenir de cinéma un peu plus pastoralement mélancolique que ses voisins et des noms de cinéastes à l’impossible prononciation. Il va pourtant bien falloir apprendre à énoncer celui de Rezo Gigineishvili.
Certes, la partie introductive de Hostages n’est pas la plus réussie. Si l’exposition du groupe d’insurgés contre le totalitarisme reconstitue ces années 80 façon Trabant et vie étudiante, elle est aussi palpitante que les vignettes chromo d’un film de Diane Kurys ou Claude Pinoteau de la même époque. C’est en remontant plus en arrière que Gigineishvili intrigue. Une fois sa peinture d’une société sous le joug d’un communisme stalinien bien tartinée, Hostages se téléporte formellement dans un certain cinéma des années 70, celui des films-dossiers à la Costa-Gavras comme des thrillers politisés de John Frankenheimer, période Black Sunday.
Déroulé des évènements à la minute près, récit filmé de l’intérieur… Le détournement qui part en vrille suivi de l’assaut par la police d’état ou le procès est d’un saisissant réalisme. Sans prévenir, Hostages est devenu un modèle de film dégraissé, sec. De quoi se rappeler qu’avant la caméra sur ressort d’un Paul Greengrass, les situations de crise pouvaient révéler leur intensité sans être filmées hystériquement. Gigineishvili et son chef op’ Vladislav Opelyants laissent infuser le chaos d’un empire soviétique incapable de reconnaître son agonie, dans des séquences – ce plan séquence de Nika quittant une fête – et des espaces intimes – la cabine de l’avion, mais aussi les pièces de l’aéroport où vont être séquestrés leurs proches par la police. C’est aussi par ces contrechamps à une simple histoire de détournement d’avion que Hostages convainc. Face au bain de sang qui va éclabousser brutalement la carlingue, Gigineishvili raconte celui pratiqué plus discrètement en coulisses par le parti communiste de l’époque, de manière moins visible mais plus brutale – l’épilogue du film plus glaçant que la prise d’otages en soi. Hostages prend cependant garde de ne pas tomber dans la charge basique. Le groupe de «terrorristes» n’est jamais idéalisé, ni romantisé. Gigineishvili ne veut pas en faire des héros du peuple opprimé, juste filmer de manière rationnelle une situation qui ne pouvait plus durer. Son film s’achève sur un carton rappelant que la liberté de mouvement des géorgiens a finalement été instaurée en 1991. Gigineishvili est donc probablement libre comme l’air de pouvoir se déplacer. L’appel du pied qu’Hostages, très loin des conventions narratives du cinéma des pays de l’Est, fait à Hollywood laisse penser qu’il se verrait bien exfiltrer à l’Ouest. On espère juste qu’il n’y deviendrait pas un employé de plus au service d’une vision blockbusterienne actuelle bien moins percutante que celle de Hostages.

