Il sera une fois. En 2049, la société est fragilisée par les nombreuses tensions entre les humains et leurs esclaves créés par bioingénierie. L’officier K (Ryan Gosling) est un Blade Runner: il fait partie d’une force d’intervention d’élite chargée de trouver et d’éliminer ceux qui n’obéissent pas aux ordres des humains. Lorsqu’il découvre un secret enfoui depuis longtemps et capable de changer le monde, les plus hautes instances décident que c’est à son tour d’être traqué et éliminé. Son seul espoir est de retrouver Rick Deckard (Harrison Ford), un ancien Blade Runner qui a disparu depuis des décennies…
2h32 de blockbuster somnambulique. 2h32 de rêve lucide. Un pur fantasme de cinéma, débarrassé de toutes les contingences des super-productions actuelles, faisant vivre le plan comme un dernier souffle, appelant ces cinéastes sacrés que sont Andreï Tarkovski (Stalker), Fritz Lang (Metropolis), Stanley Kubrick (Shining) et Mamoru Oshii (Ghost In The Shell) et leurs films sus-cités. C’est donc réussir l’impossible: transcender les attentes démesurées de cinéphiles fébriles, répondre à toutes les questions laissées en suspens dans une super-production qui donne matière à réflexion sur ce que signifie la super-production Hollywoodienne aujourd’hui. Quelque chose de «plein» et d’«énorme». En d’autres termes, il y a tout ce que l’on espérait dans Blade Runner 2049 dans lequel on retrouve cet écrin élégiaque de mégapole glacée gouvernée par le consumérisme, où les pubs sont plus éblouissantes sous les néons et où les androïdes s’avèrent presque humains. Mais, surtout, il y a ce «plus» qui atomise la concurrence. Jamais une suite – à part T2 – n’a, peut-être, atteint une telle densité dans le traitement des thèmes comme dans celui de la forme. Avant d’entrer dans la salle, le spectateur pourtant averti et rompu au premier Blade Runner est loin de se douter de ce qui se profile, à commencer par le ravissement procuré par l’intense beauté esthétique. Ce n’est pas pour rien si, avant la projection de presse, Denis Villeneuve a expressément demandé aux journalistes de ne rien spoiler des nombreuses surprises scénaristiques. Quelque chose de très sacré, proche de la troisième saison de Twin Peaks, se joue devant nos yeux.
Face à tant d’exigence et donc de confiance en l’intelligence du spectateur, les enjeux se révèlent étonnamment simples, presque minorés, accessibles à tous: puissance de la mémoire, nécessité du rêve, quête d’humanité et d’amour dans un univers déshumanisé. De la même façon qu’il se passait quelque chose de beau en terme de transmission d’un acteur entre George Clooney et Ryan Gosling dans Les Marches du pouvoir, il se poursuit quelque chose d’encore plus fort ici avec Harrison Ford et Ryan Gosling, respectivement dans les rôles du chasseur de réplicant traqueur de robots et de son émule traînant une mélancolie bien communicative et un mystère bien mystérieux – Gosling se hasarde même dans un registre de loup solitaire proche de ce que faisait le comédien chez son ami Nicolas Winding Refn (Drive et Only God Forgives), prolongeant la solitude et le côté taciturne du Blade Runner originel, déchiré qu’il est par des choix cornéliens et des abîmes métaphysiques. Parmi les seconds rôles, difficile de faire l’impasse sur un Jared Leto mille fois plus creepy en démiurge aveugle régissant la Wallace Corporation qu’en Joker dans Suicide Squad. Sa perf extrême tant attendue, elle est ici et nulle part ailleurs. Sous l’égide d’un réal qui sait diriger les acteurs. Sans en dire davantage, les personnages féminins sont beaux, tragiques, amplifiant la dimension romantique.
En virtuose, Denis Villeneuve fond les effets spéciaux omniprésents en un flux hypnotique continu d’images saturées de miroitements, de signes et de clignotements. Dans son invitation à la contemplation et la méditation philosophique inhérente, le réalisateur canadien, qui avait pleinement conscience des enjeux monstrueux que représente une suite de Blade Runner, poursuit à sa façon ce qu’il avait entrepris sur The Arrival, avec encore plus de moyens. D’ailleurs, tous les moyens, techniques comme financiers, sont colossaux (200 millions de dollars), indéniablement au service du film, de l’histoire et de la manière dont le réalisateur a choisi de nous la raconter. Ce Blade Runner 2049 n’a sûrement pas à rougir du Blade Runner de Ridley Scott. Formidablement entouré (niveau cast, on l’a dit plus tôt, mais niveau photo, l’immense Roger Deakins propose une gamme de tons orange et ocre du plus bel effet), Villeneuve s’est ici coulé dans les méandres d’un script idéal co-scénarisé par Hampton Fancher (déjà sur le premier Blade Runner), trouvant un équilibre parfait entre les divers éléments de l’intrigue; équilibre qui ne laisse pas un instant pour souffler. On lui tire d’autant plus volontiers un coup de chapeau que rien n’était gagné d’avance. Emblématique de nos révolutions, sociales, technologiques et morales, Blade Runner 2049 est une performance techno-expressionniste.

