CRITIQUE. « Gerontophilia » de Bruce LaBruce

« Gerontophilia » raconte la romance inattendue d’un post-adolescent et d’un vieux monsieur. Loin du racolage et du précipité sulfureux, ce film révèle une sensibilité et une mélancolie inattendues.

Lake (Pier-Gabriel Lajoie), 18 ans, un garçon plutôt ordinaire, vit avec une mère névrosée et sort avec une fille de son âge un peu excentrique. Mais il se découvre un penchant de plus en plus fort pour… les vieux messieurs. Embauché dans une maison de retraite pour l’été, il tombe sous le charme de M. Peabody (Walter Borden), un patient de 82 ans.
Pour ceux qui ne le connaîtraient pas, le réalisateur Bruce LaBruce peut être considéré comme le fils spirituel de John Waters, réalisateur américain underground (Pink Flamingos) devenu mainstream (Serial Mother). Dans les années 80, il a créé le fanzine punk, J.D.s, avec la destinatrice et réalisatrice G.B. Jones.
Influencé par Richard Kern, il a signé au début des années 90 un premier long-métrage, No skin off my ass où il incarnait un coiffeur éperdu de désir pour un skinhead. Par la suite, il a confirmé la radicalité de son style dans Super 8 ½ (1995). Mais c’est avec Hustler White (1996), une comédie romantique trash coréalisée avec Rick Castro, qu’il va se faire remarquer.

En parodiant l’intrigue de Boulevard du crépuscule de Billy Wilder ; en rendant hommage à Andy Warhol et Kenneth Anger ; en prenant comme acteur principal Tony Ward qui rappelle Joe Dallesandro chez Paul Morrissey, Bruce LaBruce court-circuitait les fantasmes de la Cité des anges. Lors de sa sortie en France, l’Union Nationale des Associations Familiales voulait le bannir des salles avant d’être sauvé in extremis par Jack Lang, alors ministre de la culture.

Fin d’une époque

Des années plus tard, Bruce LaBruce a bien compris que son précédent long métrage L.A. Zombie  était le film de trop et qu’il risquait de ne produire que la caricature de son propre cinéma. Le porno – genre qu’il déteste pourtant – proliférant sur Internet, il était vraiment temps de se renouveler au cinéma, de trouver une nouvelle représentation de la sexualité, de travailler le désir, pourquoi pas même des thèmes souterrains. Et comme il n’est jamais trop tard, le cinéaste se réinvente avec son dernier Gerontophiliaqui, même réservé à un public averti, n’en demeure pas moins son film le plus accessible et le plus doux.

Question : Bruce LaBruce suit-il les chemins de Pédro Almodovar et de Gregg Araki, deux cinéastes auxquels on pense souvent en regardant Gerontophilia et qui  dans la deuxième partie de leurs carrières ont rangé leurs obsessions trash au placard ? Peut-être. Si l’on retrouve le côté romantique fleur bleue perçu derrière le vernis provoc de No Skin Off My Ass et déjà tourné en dérision dans Hustler White, Bruce LaBruce révèle en revanche une émotion et une inquiétude insoupçonnées qui, peut-être, même, le dépassent.

Si, certes, l’on peut trouver la trame scénaristique influencée par Harold et Maude assez prévisible et reprocher aux personnages féminins de confiner aux archétypes (mère névrosée, petite amie faussement marginale…), Bruce LaBruce réussit en revanche totalement ses deux hommes (le jeune Lake et le vieux M. Peabody) qui sont aussi et surtout deux projections de lui : ce qu’il a été et ce qu’il va devenir.

Le rapport que Lake et M. Peabody entretiennent dépasse largement la dimension sexuelle signifiée par le titre pour s’intéresser à d’autres sujets, plus graves, toujours sous-tendus : la transmission, le poids des souvenirs, l’usure du corps, le temps qui passe, les contraires qui s’attirent, l’angoisse de la mort. Pour Lake, c’est une première fois ; pour M. Peabody, ce sera la dernière.

Honnêtement, de la part de Bruce LaBruce, on n’attendait pas une telle mélancolie. Cela laisse augurer le meilleur pour la suite de sa carrière.

« Gerontophilia », le 26 mars 2014 au cinéma.

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