En 1752, Joshua et Naomi Collins quittent Liverpool, en Angleterre, pour prendre la mer avec leur jeune fils Barnabas, et commencer une nouvelle vie en Amérique. Mais même un océan ne parvient pas à les éloigner de la terrible malédiction qui s’est abattue sur leur famille. Vingt années passent et Barnabas a le monde à ses pieds, ou du moins la ville de Collinsport, dans le Maine. Riche et puissant, c’est un séducteur invétéré… jusqu’à ce qu’il commette la grave erreur de briser le cœur d’Angelique Bouchard. C’est une sorcière, dans tous les sens du terme, qui lui jette un sort bien plus maléfique que la mort : celui d’être transformé en vampire et enterré vivant. Deux siècles plus tard, Barnabas est libéré de sa tombe par inadvertance et débarque en 1972 dans un monde totalement transformé…
Après Alice au pays des merveilles, Tim Burton s’inspire d’une série télé des années 60 pour signer un soap opéra à la fois théâtral, irréel, méta et libre. A l’arrivée, le résultat n’est pas sans évoquer un autre film: La Marque du Vampire, de Tod Browning (1931), déjà remake d’un film perdu (Londres après Minuit, 1927). Dans Sweeney Todd, la relation Johnny Depp-Tim Burton évoquait beaucoup celles du réalisateur de Freaks, la monstrueuse parade avec son acteur fétiche Lon Chaney dans L’inconnu et Lionel Baltimore dans Les Poupées du diable. Dans Dark Shadows, Burton rend une nouvelle fois hommage à Browning en transformant Johnny Depp en Bela Lugosi. De ce point de vue, l’exercice est passionnant : il permet au cinéaste de renouer avec ses obsessions gothiques et de donner du relief à des personnages intemporels. Qu’ils soient sombres ou lumineux, ils possèdent tous une part secrète qu’ils ne révèlent que progressivement. Certains sont susceptibles de métamorphoses inattendues et le voyage réserve quelques surprises, dont l’apparition d’une légende du shock rock.
En théorie, l’action se déroule dans les années 70 : la bande-son sert d’indicateur temporel, notamment à travers les morceaux écoutés par l’adolescente jouée par Chloë Moretz ou du Barry White pendant une étreinte grand-guignolesque. Mais l’esthétique se situe entre différentes époques et les genres se chevauchent allégrement (comédie musicale, pastiche ironique, film de fantômes). D’aucuns trouveront sans doute que Burton en fait un peu trop, mais on le préfère dans la démesure que dans la retenue. Dark Shadows se révèle surtout un vrai défouloir après l’expérience calibrée d’Alice aux pays des merveilles qui pouvait ressembler à une compromission voire une trahison de l’œuvre originelle de Lewis Carroll. Au moins cette fois-ci, tout est cohérent même si Burton n’échappe pas à l’autocitation. On pense notamment à Edward aux mains d’argent dans le dernier tiers pour le romantisme échevelé et l’éloge de la différence. Le casting est totalement ad hoc, surtout pour incarner une famille de doux excentriques. Mais le vrai surpassement vient d’Eva Green, enfin débarrassée des minauderies, qui y va à fond dans un registre inhabituel. C’est simple : elle n’a jamais été aussi bien dirigée. Ce personnage toxique de sorcière devient de plus en plus substantiel au fil du récit : sa sophistication et son exubérance masquent un trou noir, une détresse viscérale (son visage se craquèle lorsqu’elle est touchée en plein cœur). Un physique de Barbie fanée et une dimension tragique de freak malaimé qui en font un personnage «Burtonien» mémorable.

