[CRITIQUE] À BRAS OUVERTS de Philippe de Chauveron

Tous les chemins mènent aux Roms. Il faut se méfier de certaines promesses faites devant témoins – en particulier sur un plateau télé. Lorsqu’un essayiste ultra-droitiste proposa à Jean-Etienne Fougereolle (Christian Clavier) d’accueillir chez lui des Roms, cet intellectuel de gauche n’hésita pas un instant à relever son défi, allant même jusqu’à donner son adresse. Il n’imaginait pas qu’une famille viendrait sonner chez lui, devant sa jolie villa de Marnes-la-Coquette. En effet, Babik (Ary Abittan) et ses proches – dont un Marseillais se faisant passer pour Rom (Cyril Lecomte) – se rendent ainsi non loin de Saint-Cloud pour profiter de l’offre généreuse de ce féru défenseur des droits de l’Homme. Si son artiste d’épouse (Elsa Zylberstein) voit cette idée d’un mauvais œil, leur fils idéaliste apprécie cette démarche – qui, par ailleurs, pourrait donner un sacré coup de pouce promotionnel aux ventes du dernier ouvrage de Jean-Etienne Fougerolle… Ce dernier ne songeait guère à tous les «désagréments» que représentait l’irruption de ses nombreux (et bruyants) invités – entre une grand-mère patibulaire, un cousin handicapé mental qui chasse les taupes à mains nues et une fille dont le père est obsédé par virginité… La cohabitation sera-t-elle possible? Et décente?

Qu’est-ce qu’on a fait… pour en arriver là? Dès l’annonce de son titre initial (Sivoupléééé!), le nouveau long-métrage de Philippe de Chauveron fit couler beaucoup d’encre au vu de son hypothétique racisme décomplexé. La polémique n’a, au fond, fait qu’amplifier la controverse autour du succès de Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?, considéré par certains comme une apologie de la xénophobie déguisée en hymne à la tolérance. Soit une compilation de blagues douteuses façon buffet illimité avec alibi de bonne conscience pour toutes les communautés. La vision de Débarquement immédiat – courageusement sorti en juillet dernier… -, pochade lourdingue autour des reconduites de sans-papiers, n’a pas arrangé le cas Chauveron. Le contexte n’était donc guère favorable à la découverte d’À bras ouverts, caché à la presse et peu aidé par une désespérante bande-annonce. Le couperet est donc tombé: oui, on fait ici face à un sommet de racisme, avec son lot de clichés dégueulasses (les chicots, la propension aux larcins, la violence hystérique, la nourriture à base de hérissons, la capacité à abuser de la gentillesse des autres, etc.), d’imageries caricaturales, de mise en lumière de l’hypocrisie des «bien-pensants» pas franchement dans le besoin et de saynètes lourdaudes exacerbant le conflit de classes/modèles sociaux. Tout ceci a été abondamment remarqué, avec force anecdotes édifiantes et constat sur ce regard zoologique menant au carton rouge. C’est dit.
Mais si A bras ouverts désole à ce point (énerve, surtout), c’est également en raison de ce qui est montré à l’écran et de sa mécanique comique. Après tout – osons la provocation et la comparaison «impossible» -, le point de départ n’est pas éloigné que ça de Boudu sauvé des eaux de Jean Renoir, à savoir un ordre social progressiste face à un trublion insaisissable qui met le premier face à ses paradoxes. Cela se résume ici hélas ici à une opposition pesante: d’un côté, un pauvre clone de BHL campé par Clavier (pas si mauvais, reconnaissons-le), marié à une plasticienne arty (toujours marrant, de taper sur l’art contemporain, et ses œuvres ressemblant aux ordures ménagères); de l’autre, une famille venue de Roumanie hautement folklorique qui ferait passer les Groseille de Chatiliez pour icônes de pub Dior. L’humour vient bien sûr de la confrontation de mœurs, qui s’avère particulièrement indigeste, la faute à des dialogues surécrits, une direction d’acteurs approximative et un sens du découpage à la ramasse. A côté, n’importe quel Dany Boon tient la route, formellement…
Au moins, Chauveron nous épargne-t-il le montage épileptique à la Jean-Marie Poiré… On ne cite pas le cinéaste de L’Opération corned-beef par hasard. Les gags? Ils auraient pu tout à fait être tirés des Visiteurs – troublant, d’ailleurs, de constater que Jacquouille est devenu grand bourgeois de gauche… Dès lors, ce souvenir cinéphilique se révèle terriblement gênant – peut-on décemment mettre au même niveau, dans une fiction, les Roms d’aujourd’hui et les énergumènes du Moyen-âge? Comme dans Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?, on sent d’ailleurs le cinéaste vaguement conscient des problèmes suscités par son dispositif, qui l’avait obligé à faire dire au personnage de David «on est tous un peu racistes», histoire de libérer son spectateur. Dans A bras ouverts, cela passe par un serviteur sikh symbolisant la hiérarchie des castes indiennes (aux yeux du metteur en scène autrement plus ségrégatif que la France contemporaine) et un «méchant» alter-ego d’Eric Zemmour. Qui, ça n’a rien d’un hasard, est homosexuel – ou, pire, montré avec insistance comme tel, comme s’il s’agissait d’une tare ou d’un paradoxe par rapport aux valeurs de ce personnage (aïe…). Le spectateur, pour se sentir à l’aise «moralement», doit-il se «désindentifier»? C’est le drame de ce film que de réduire ses petits ou grands héros à des étiquettes inexorablement réductrices, dont ils n’arrivent jamais vraiment à se dégager. Ils restent désespérément programmatiques, à l’image des dialogues assommants qu’ils sont contraints de prononcer. Il aurait fallu l’audace, mettons, du Michel Hazanavicius des deux OSS 117pour pousser le bouchon plus loin (et mieux) ou de la subtilité d’Ettore Scola dans Affreux, sales et méchants (le modèle avoué par Philippe de Chauveron) pour nous faire rire de bon cœur. Ou, pire encore, aux saloperies jubilatoires de Borat. Rien de tout ça. Les bras nous en tombent.

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Date de sortie : 5 avril 2017 (1h32) / De Philippe de Chauveron / Avec Christian Clavier, Ary Abittan, Elsa Zylberstein, Cyril Lecomte, Nanou Garcia, Oscar Berthe, Marc Arnaud... Genre : comédie / Nationalité : française[CRITIQUE] À BRAS OUVERTS de Philippe de Chauveron
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