Côté court 2025 : quel bilan pour cette nouvelle édition ?

Bilan de cet incontournable rendez-vous – qui permet chaque année de voir des films mais aussi de s’enfiler des hot dogs au soleil avec des gens sympas bien trop hâtivement croisés à Cannes – pour cette 34e édition.

Les tracances – Victor Boyer
Alerte petit chef-d’oeuvre pour ce film doux-amer à la durée moyenne (45 minutes), déjà fortement apprécié à Brive, et qui narre les affaires courantes d’Ivan, un jeune pigiste rock moyennement motivé par l’article qu’on vient de lui commander (un jazz profile d’Albert Ayler). Voilà le personnage joué par Édouard Sulpice en “tracances” dans le Lot, où notre flaneur partage son temps entre une jeune mère célibataire rencontrée en route – jouée par la producrice Dorothée Levesque – et la demeure familiale d’un ami qui n’est finalement pas venu. La famille, elle, est bien là… Lourdé par sa copine et pas spécialement désiré par les vacanciers en bermuda autour de lui, Ivan, en cousin exubérant du Jeune poète de Damien Manivel (2015), cherche à se faire une place au soleil : le problème, c’est que sa langue est bien pendue, et sa nature, assez peu conciliante… Un film funambule qu’on a envie d’habiter, ni buddy-movie, ni romance, ni flots bleus comedy, ni home movie en super 8 mais un peu de tout ça à la fois : difficile de ne pas penser à une réjouissante lignée buissonnière qui irait de Jacques Rozier à Guillaume Brac en passant par les premiers Pascal Thomas… Bernard Menez, es-tu là ?

Barking in the dark – Marie Losier
Faire un portrait de 40 minutes autour d’un groupe dont la particularité première est de ne pas avoir de visage : c’est possible et c’est même brillamment fait par Marie Losier, à peine remise de son docu autour de l’icône électro-punk Peaches l’an passé (Peaches goes bananas). The Residents demeure en effet l’un des secrets les mieux gardés de l’underground et de ces alternative histories qu’affectionnent tant les exégètes du rock. Agrégeant des éléments d’avant-gardes musicales, proches de ce qu’on appelle l’anti-art, et détournant toutes sortes de choses (musique militaire, croassement de corbeaux, album Meet the Beatles…), voilà 50 ans que le band est dissimulé sous de reconnaissables costumes cintrés, chapeaux haut de forme, et autres globes oculaires en lieu et place de la caboche. Homer Flynn, manager historique du groupe, guide Marie Losier à travers ce voyage en marge de l’industrie musicale : dans son cagibi rempli de vinyles, d’affiches et autres curiosités merchandising associées à l’expérimental collectif, le voilà dépositaire d’une histoire souterraine à la Greil Marcus, fort d’une disco de plus de 80 albums au fort accent Dada (oui, Duchamp n’est pas loin non plus). Le dispositif nage clairement ici dans les eaux du mockumentaire, un genre qui sent parfois le frelaté quand il parodie le biopic rock… sauf qu’ici… tout est vrai !!! Un parfait complément à The Theory Of Obscurity de Don Hardy, passé par L’Étrange festival en 2015.

Oni – Idir Serghine
Akemi, une étudiante japonaise, emménage dans son nouvel appartement parisien. Après une nuit passée avec son flirt d’un soir, d’étranges événements viennent troubler son quotidien… Parmi ces choses bizarres, un Martin Jauvat acteur (acteur dans un premier temps jauvanesque, avant de devenir oculairement flippant), un robinet qui fait goutte-goutte, un smartphone qui essaye de nous dire quelques chose et un plan de travail ordonné à la Marie Kondō qui bascule en mode C’est du propre : l’horreur d’intérieur est un genre qui peut brasser très large, et ce court qui croise le film de fantôme japonais avec le Polanski sous booster toporien des années 70, l’a parfaitement compris.

Wonderwall – Roísín Burns
Après un passage remarqué à la dernière Semaine de la Critique, vlà que Wonderwall de Roísín Burns – un prénom qu’on prononce roy-chean, tel un bon vieux milieu de terrain boule à Z irlandais évoluant sous les ordres de Sir Alex Ferguson – vient de décrocher le Grand Prix à Côté Court. Ou le récit d’apprentissage de Siobhan, une fillette de neuf ans vivant dans un quartier populaire de Liverpool au mitan des années 90, alors que la britpop est sur toutes les lèvres et que la concurrence entre Blur et Oasis est à son sommet. Suite à une dispute avec son frangin, voilà la pré-ado plongée dans une errance nocturne à travers des paysages post-industriels encore loin du miracle architectural de “l’effet Bilbao” et des corps masculins accoudés au pub, abîmés à la fois par le travail en usine et par des hectolitres de Carlsberg qu’on ne consomme que par pack de six. Toujours capté à hauteur d’enfant, le film donne aussi à voir l’un des derniers mouvements syndicaux du coin, centrés autour de dockers (on parle des ouvriers portuaires, pas de la marque de pantalons chino) en grève. Refusant de trancher entre le sublime et le trivial – dans ce monde d’hommes, l’un des rares pendants féminins au perso principal est une prostituée – et tutoyant par petites touches discrètes quelque chose du cinéma fantastique, Wonderwall souffle un vent frais sur notre chère Mersey. Mais rappelons quand même que la chanson du film (Alright de Cast) vaut déjà plus que les sept albums studio mal fagottés d’Oasis…

Donne batterie – Carmen Leroi
Lila (Marie Rosselet Ruiz) accueille chez elle son amie Agathe (Clara Choï, qui se mange un accident de piano dans le dernier Dupieux) qui vient vivre en colocation avec elle. Lila doit aussi se débarrasser d’une encombrante batterie laissée par son ex : la vendre ou la donner, la donner à qui et comment ? Agathe et Lila en débattent. Lila décide de faire un geste généreux en la donnant sur Leboncoin mais ce don l’amène vers des aventures qu’elle n’aurait pas soupçonnées… On aurait aimé aimer ce film, lui aussi passé par la dernière Semaine de la Critique. Mais la greffe entre ces deux visages familiers de Côté Court – Marie Rosselet Ruiz réalise par ailleurs des films avec sa jumelle, Hélène – ne prend qu’à moitié : imbibée à la fois par Marcel Mauss et par Quatre Aventures de Reinette et Mirabelle, cette petite fable morale logorrhant à mille à l’heure semble un peu trop se reposer sur le charme de ses comédiennes, des personnages esquissés à gros traits et assez balisés quand on les compare à leur modèle rohmerien. Probablement par souci de bien faire, le film a quelque chose de la ligne droite, de moins cabossé que les précédents opus de la cinéaste (Sans regret, La Réputation) : un poil dommage pour un film qui vise à raconter l’incertitude…

Dammen – Grégoire Graesslin
Par une charmante journée d’été, deux jeunes femmes (Clara Bretheau et Liv Henneguier) s’installent au bord d’un lac isolé, mode “à la fraîche” activé. Mais plus la journée avance, plus celle-ci tourne au vinaigre (et ça c’est rien de le dire)… Un court voyage vers la nuit, filmé avec une seule valeur de plan, et dont on se refuse ici à dire davantage, si ce n’est qu’il est très fortement adapté au lectorat un peu déviant qui consulte régulièrement ce site. On ne peut que vous inviter à le découvrir en salle, soundscape dément oblige : Dammen faisait partie de la sélection officielle de courts-métragés en compétition à Cannes cette année, et devrait logiquement s’offrir une tournée des popotes festivalière.

Bel Companho – David Ingels
Deux cousins éloignés, Jean et Estelle, se retrouvent dans la forêt le temps d’une promenade. Ils sont heureux de se voir, mais c’est une année étrange : des pans entiers de la forêt sont coupés et les chemins disparaissent. Bientôt, un jeune homme qui dormait sous les arbres les croise et reconnaît Jean… Il amène avec lui le soleil. Nous sommes passés totalement à côté de ce film, rattrapé quand on a su qu’il avait chopé le prix Jean Vigo du court-métrage 2025 : comme l’impression d’avoir vu quelque chose du pachydermique jouer la carte du wanna-be léger, porté par des personnages bras-ballants (et ne sachant pas trop ce qu’ils fichent là) à la limite de l’horripilant… Le stakhanoviste Édouard Sulpice ne peut pas tout.

Deux personnes échangeant de la salive – Alexandre Singh, Natalie Musteata
Une tragédie absurde qui se déroule dans une société répressive où le baiser est puni de mort et où les gens paient pour des choses en recevant des gifles au visage. Mais la vendeuse ingénue (Luàna Bajrami) d’un magasin de luxe, du haut de son petit poste précaire, va braver les interdits et renverser l’ordre établi… Objet LGBT-dystopo-hype ayant fait sensation à Telluride et à Clermont, Deux personnes échangeant de la salive ressemble à ces spots Louis Vuitton soignés placés entre Le Grand et le Petit Journal au mitan des années 2000-10 : pas du tout déplaisant, certes, mais ça manque un peu de consistance – et de laisser-aller ! – pour imprimer notre rétine.

Le point du vaisseau – Robin Zimmer
On se souvient du jeune locataire déambulant en slibard dans le coeur touristique de Paris l’an passé (c’était Fortune du même Robin Zimmer, présenté ici) : voici une sorte de suite avec cette fois Suzanne de Baecque dans la peau de ce Boudu 2.0, pêchant à la fraîche sur le quai d’Austerlitz, afin d’y choper non pas le cum cum mais le silure, poisson sans écaille et aimant à pollution s’il en est. Un seul projet en tête pour notre (anti) héroïne qui en a marre de distribuer des prospectus vantant les mérites de biocops à la mords-moi le noeud: se “tirer d’ici”, alors que la ville d’Anne Hidalgo javellise à tout va les voies parisiennes à l’approche des JO, chantier qui menace bien habitants des quais. Une fable anarcho-écolo-clodo qui a le mérite de nous présenter Paris sous toute son ambivalence : une ébouriffante cocotte-minute irrespirable en même temps qu’un havre de paix pour qui sait s’y poser.

Ce qu’on demande à une statue c’est qu’elle ne bouge pas – Daphné Hérétakis
À Athènes, rien n’a l’air de bouger, ses habitants semblent immobiles comme des statues. Pourtant, quelque part, une cariatide s’échappe d’un musée et un groupuscule exige la destruction de toutes les antiquités. Filmer serait peut-être la seule manière de ne pas rester de marbre. Passé par la Semaine de la Critique en 2024, ce 32 minutes emprunte à la fois au documentaire Super 16, au micro-trottoir, à la comédie musicale et même au film-essai peretjatkien : on y découvre le texte de Yorgos Makris, un poète pré-situationniste qui préconisa en 1944, du haut de son mouvement sectoïde “la Société des Saboteurs Esthétiques d’Antiquités”, de faire sauter le Parthénon… Un feu d’artifice à la Debord (du Debord light, rassurez-vous) qui donne envie de guetter les prochains projets de son autrice.

Bonus Malus – Quentin Papapietro
Sous ce titre distributeur d’élégances se cache une hilarante comédie policière où figure Augustin Shackelpopoulos, aka la moitié de DAVA, aka le petit-fils spirituel d’Alphonse Allais, aka l’homme le plus drôle de France selon Les Inrocks en 2016 (nous sommes, sur ce coup, d’accord avec eux). Dans un commissariat qui n’a rien d’original, si l’on admet que le manque de moyens est presque un lieu commun d’aujourd’hui, deux agents de police enchaînent les interrogatoires, parfois musclés, parfois agrémentés de références à des animateurs télé étroitement associés à nos visites en EHPAD. Tout au long de la journée, l’ordinaire de leur métier percute l’absurdité des situations, que le montage tout en transitions-de-mauvais-goût rend particulièrement délectables, du moins pour ceux qui ne travaillent pas dans le délabré établissement… On aime bien la chose mais on a quand même une question : où est le long-métrage associé ? Où sont les autres épisodes de la série ? Comme l’impression que le format de 18 minutes n’était pas le plus adapté pour ce film d’ambiance dont les fondations viennent à peine d’être posées.

Mon Noël anticapitaliste – Valentine Guégan, Hugo Lemaire
Malgré les réticences de Lise, Claire décide de fêter Noël avec Léon, un marginal qui prétend vivre en dehors du système. Ils conviennent d’organiser un Noël anticapitaliste, s’interdisant toute dépense. Pendant ce temps, Mathias livre des cadeaux en père Noël pour une mission d’intérim bien payée. C’est mims et assez rafraîchissant, certes, mais c’est peut-être un peu desservi par un perso principal franchement tête à claques, joué par un acteur décalé qu’on a trouvé un peu aux fraises… Joyeux Noël, malgré tout !

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