[ANTICHRIST] L’amour, la mort et la neige

Après deux échappées un peu tièdes (Manderlay, que tout le monde a oublié, et Le direktor, qui n’en est pas loin non plus), Lars Von Trier injecte sa propre dépression en intraveineuse pour son Antichrist. Et autant dire que ça paye.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Avant les disputes apocalyptiques entre Chacha et William, tendance coït non consenti entre Tarkovski et un film du dogme aspergé d’essence satanique, il y a cette entrée en matière incroyable, du genre qu’on oublie pas, même si on déteste (notion qui résume assez bien le cinéma de Lars von Troll). Un prologue déjà en rupture par son noir et blanc, son rythme : ici le temps s’est arrêté, et Lars le filme comme une pub de parfum qui serait sortie de la route, conducteur sans airbag au volant.

Sur le Lascia ch’io pianga de Haendel, un couple que nous ne connaissons pas encore fait l’amour sans retenue, partout : sous la douche, sur le lave-linge, sur le lit. Le maniérisme a l’extrême, les images à deux à l’heure comme posées sur du papier glacé élastique, s’arrêtent sur des détails qu’on aime par dessus-tout : une brosse à dent frôlant la peau d’un bras, une balance poussée par un pied, des gouttes d’eau comme des météorites, trois statuettes de plomb annonçant les chapitres à venir et soudain, une queue pénétrant un vagin, bouffée obscène cassant irrémédiablement l’impression de voir une pub Mauboussin.

Et il y a ces plans, comme échappés d’une berceuse, avec ce gamin sortant de son berceau, trimballant son ourson, regardant la neige tomber dehors, comme le fracas de deux mondes sans rapport aucun. Puis surviendra le drame, cet accident – ou ce suicide ? – filmé dans le même élan précieux que tout le reste de la scène. Comme si esthétiser la mort d’un enfant pouvait être sujet à une quelconque beauté (ce que notre homme parodiera, de manière assez honteuse, dans Nymphomaniac). Alors que maman jouit et monte au septième ciel, bébé saute les étages et s’écrase en bas.

En quelques minutes affolantes, Lars annonce le sentiment de sidération et d’atrocité qui va submerger son film, tout en indiquant gentiment la sortie aux égarés.

Les articles les plus lus

Les dix meilleurs films de 2026 (pour le moment…)

Quels sont les films vus, critiqués, aimés (et moins...

Le thriller romantique queer « The Serpent’s Skin » de Maio Mackay dévoilé dans une bande-annonce prometteuse

Une bande-annonce vient d’être dévoilée pour The Serpent's Skin,...

Culte des années 2000 : The Detroit Experiment – « Think Twice »

En 2002, Carl Craig enregistre une nouvelle version de...

« Salvation » de Emin Alper : recette pour un massacre

Avec Burning Days (2022), sorte de Réveil dans la...

Culte des années 2000 : Freezepop – « Less Talk More Rokk »

Au milieu des années 2000, Freezepop commence à changer...

Culte des années 90 : Mos Def – « May-December »

Surprise : après seize titres, Mos Def termine Black...

Culte des années 90 : Laika – « Almost Sleeping »

Le groupe Laika se forme à Londres en 1993...

Culte des années 80 : Cameo – « Word Up »

Une batterie électronique sèche, une basse qui cogne, quelques...

Culte des années 2010 : Red Axes – « Papa Sooma »

Papa Sooma s’ouvre sur quelques notes de clavier, une...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');
error: Content is protected !!