[CRITIQUE] LA PART ANIMALE de Sébastien Jaudeau

Un homme accordé avec l’existence arrive avec femme et enfant en plein cœur de l’Ardèche. Pour un boulot pas commun dans un élevage ultramoderne: masturber les dindons. Sa vie schizophrène est partagée entre une belle et une bête. Confronté à des pressions, il fait une allergie à sa vie pépère conformiste et se métamorphose en bête. L’homme est un animal qui se reconnaît ne pas l’être dans ce beau et étonnant premier film signé Sébastien Jaudeau. Il faut espérer qu’il ne passera pas inaperçu, que le public saura trouver la curiosité et le désir d’aller le voir. Même s’il brouille les pistes et ne fait rien pour caresser dans le sens du poil.

La part animale contient suffisamment de promesses pour donner envie de suivre un jeune homme à la caméra capable de retranscrire de manière sensorielle une dérive mentale. Comme son titre l’indique, le film sonde le rapport à notre animalité. Ou plutôt, le glissement progressif qui amène un homme à se perdre pour peut-être se retrouver. Avec sa caméra-scalpel qui n’épargne rien ni personne, Sébastien Jaudeau traque une bête humaine qui se fait bouffer de l’intérieur et s’intéresse aux mystères insondables qui font dérailler le quotidien étal. Avec des effets souvent virtuoses utilisés avec parcimonie, il réussit à distiller une atmosphère ouatée, pour ne pas dire inconfortable, et cherche à toucher graduellement le fond baroque de la folie pure. Ça aurait pu être un exercice maniériste particulièrement asphyxiant; c’est en réalité une œuvre fascinante et inquiétante, essentielle en cette période de calibrage éhonté.

Le protagoniste aspire tous les personnages secondaires dans son malaise. La ferme, élément central du film, devient le catalyseur des pulsions et le déclencheur de tensions fantastiques. Le ciel et les paysages, magnifiquement photographiés, servent d’écrin à une tragédie hors norme où se mêlent confusément la pression anonyme des éléments, la névrose des gestes quotidiens et la violence sensible de la durée et de la litanie. En filigrane, le cinéaste ausculte la nature du désir, celle qui engendre la naissance d’idylles adultérines. Le film pose sans arrêt des questions sur l’évolution – bestiale – des personnages qui partent d’une apparente et tranquille normalité et finissent englués dans leur médiocrité. Il met en analogie la manipulation des bêtes avec celle d’un homme dont la libido se déploie singulièrement au même rythme que celle des dindons. C’est là qu’intervient le personnage de Rachida Brakni (assez étonnant) qui essaye de se mettre au diapason de cette sexualité galopante sans réussir à la comprendre. A l’écran, cette confusion des sens se traduit par une subjectivité de plus en plus prononcée jusque dans les mouvements de caméra nerveux ou aériens avant un plan final, littéralement renversant.

Jaudeau témoigne d’une capacité à créer une tension qui étreint en laissant la place à toutes les gammes de sentiments, en donnant à chacun des protagonistes le temps d’exister pleinement. Son sens du cadre et de l’écoulement du temps à l’intérieur du plan, sa justesse dans la progression dramatique par accumulation de blocs d’affects, son attention extrême pour les errances mentales et les dérèglements du corps des personnages constituent des denrées rares aujourd’hui. D’autant que sa mise en scène laisse toujours le sentiment d’une amplitude avant d’envelopper définitivement dans l’étrange. Si par intermittences le cinéaste s’emmêle les pinceaux en ayant recours à la démonstration (la loi et la pulsion, ce genre), fréquente poliment l’abstraction et n’échappe pas à deux trois écueils (la voix-off superflue à la fin), il faut retenir cette volonté tenace, presque salutaire, d’explorer des terres nouvelles. Quelque part entre Philippe Grandrieux (pour le travail sur la forme), Siegrid Alnoy (bis) et Laurent Achard (pour le regard pessimiste et noir sur le règne humain et les tentations fantastiques), Sébastien Jaudeau a réussi un film original, anxiogène et mystérieux. Qui ne s’explique pas et qui donc se ressent.

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