Avec Let It Happen, Tame Impala ouvre en 2015 Currents, son troisième album, sur près de huit minutes qui marquent un tournant dans la trajectoire de Kevin Parker et dans la nôtre, accessoirement. Le titre est dément. Né à Perth, en Australie, Tame Impala est avant tout le projet de Kevin Parker, qui compose, joue la plupart des instruments et assure la production en studio, tandis que plusieurs musiciens l’accompagnent sur scène. Après Innerspeaker (2010), puis Lonerism (2012), ancrés dans le rock psychédélique indépendant, Parker change de terrain avec Currents. Jusqu’alors porté par les guitares saturées et les effets de studio, son univers s’ouvre aux synthétiseurs. Le virage est suffisamment marqué pour que Le Monde, dans sa critique de l’album publiée en juillet 2015, souligne la quasi-disparition des guitares au profit d’une pop plus sensuelle, mélancolique et lumineuse.
La chanson s’est construite au fil des déplacements de Parker, entre une chambre d’hôtel en Oklahoma, un festival en Europe et un train en direction de Toulouse. Dans un entretien accordé à Under the Radar en 2015, il raconte avoir assemblé le morceau par fragments, au gré de ses déplacements, en laissant les idées se développer spontanément. Les boucles se superposent, la basse imprime son mouvement et les nappes synthétiques étirent le morceau sans jamais rompre son élan. À l’époque, Parker assume aussi son envie de s’affranchir des frontières du rock psychédélique : dans ses entretiens autour de Currents, il explique vouloir se rapprocher de la musique qu’il aime réellement écouter, sans s’interdire les influences pop ou dansantes. Cette évolution ne relève donc pas d’un simple changement d’habillage sonore, mais d’une nouvelle liberté dans sa manière de composer. Le résultat tient autant de la transe psychédélique que de la pop dansante.
Soudain, le son se met à bégayer, comme si la lecture sautait sur une piste défectueuse. Loin d’être un accident, cet effet est volontaire. Dans un entretien radiophonique accordé en 2015 à la station américaine The Current, Parker explique aimer ces moments où l’auditeur se demande ce qui vient de se passer, jusqu’à croire un instant que son système audio est cassé. Il y voit une façon de renouveler les jeux de perception permis par les effets de studio : à force d’entendre les mêmes procédés, le public finit par les reconnaître, et il faut trouver d’autres manières de le surprendre. La rupture sonore de Let It Happen s’intègre ainsi à la mécanique du morceau, transformant une anomalie apparente en ressort musical. Le titre, que l’on peut traduire par « laisse faire », donne une clé de lecture de l’ensemble. Plutôt que de lutter contre ce qui change, Parker invite à accepter le mouvement, quitte à perdre une part de contrôle. Un lâcher-prise qui défoule et fait un bien si fou. Le clip, réalisé par David Wilson et publié en août 2015, donne à cette idée du lâcher-prise une traduction autrement plus inquiétante. On y suit un homme d’affaires, interprété par Michael Instone, pris dans un voyage en avion qui bascule peu à peu dans le cauchemar : malaises, hallucinations, perte de repères et visions absurdes se succèdent, jusqu’à brouiller la frontière entre accident et expérience surnaturelle. Là où la chanson invite à se laisser porter par le mouvement, les images mettent en scène la terreur de celui qui ne maîtrise plus rien. Le protagoniste semble lutter contre ce qui lui arrive avant de se retrouver entraîné vers l’inconnu.


