Issu de l’album Blacks’ Magic, paru en 1990, Let’s Talk About Sex veut mettre les pieds dans le plat. À ce moment-là, Salt-N-Pepa sont déjà loin d’être des inconnues : formé à New York en 1985 par Cheryl « Salt » James et Sandra « Pepa » Denton, le groupe s’est imposé comme un groupe de rap féminin aussi influent qu’identifié, avec Deidra « Spinderella » Roper aux platines. Les deux rappeuses s’étaient rencontrées alors qu’elles étudiaient au Queensborough Community College et travaillaient chez Sears. C’est le producteur Hurby « Luv Bug » Azor, alors proche de Salt, qui les avait poussées à enregistrer ensemble. Leurs titres Hot, Cool & Vicious et Push It ont déjà démontré qu’elles pouvaient faire entrer le rap féminin dans la culture pop. Aussi, plutôt que de contourner la sexualité, il faut pouvoir en parler franchement dans un titre : ce sera… Let’s Talk About Sex !
Son refrain, volontairement répétitif (« Let’s talk aboutttt sexxxx »), fonctionne presque comme un slogan, mais derrière son apparente légèreté, le morceau met déjà en tension plaisir et responsabilité, évoquant aussi bien « les bonnes choses » que « les mauvaises choses » inhérentes au sexe. Dans une Amérique où la sexualité demeure un terrain de débats moraux et où l’épidémie de VIH/sida bouleverse profondément les représentations, cette injonction à parler prend une dimension particulière. En 1991, le VIH reste en effet entouré d’une forte stigmatisation et de nombreuses idées reçues. La question de la prévention, du préservatif et du dépistage devient d’autant plus urgente que l’épidémie continue de faire des ravages aux États-Unis. Salt-N-Pepa frappe fort. Et le choix est d’autant plus frontal que le rap reste alors un univers très largement masculin : là où beaucoup de rappeurs hommes parlent du désir féminin à leur place, Salt et Pepa prennent elles-mêmes le contrôle du sujet et de la manière dont il est formulé. Cette dimension est renforcée par une production conçue pour rendre le message accessible à absolument tout le monde.
Construite notamment autour de samples de I’ll Take You There des Staple Singers et de Kool Is Back de Funk, Inc., la musique puise dans la soul et le funk pour fabriquer un morceau de rap dansant, simple à mémoriser. Salt-N-Pepa parlent depuis l’intérieur de la culture hip-hop, avec son humour provoc et son adresse directe au public. Le sexe n’est donc plus présenté comme un sujet dont il faudrait parler à voix basse, il devient un refrain que l’on chante en club, à la radio et à la télévision. En cela, le morceau accomplit ainsi une opération typiquement pop, soit transformer une question de société en plaisir collectif. Salt-N-Pepa vont d’ailleurs prolonger directement sa logique avec Let’s Talk About AIDS, une adaptation destinée à sensibiliser le public au VIH et à lutter contre certaines idées reçues autour de la maladie. La réécriture intervient à la demande de Peter Jennings, alors l’un des visages les plus connus d’ABC News.
Après avoir entendu le morceau, le journaliste demande à Salt-N-Pepa d’en adapter les paroles pour Growing Up in the Age of AIDS, une émission spéciale d’ABC consacrée à l’épidémie et particulièrement destinée à informer les jeunes. Diffusée en février 1992, cette nouvelle version transforme donc le tube en véritable outil de service public : le groupe y aborde plus directement la transmission du VIH, la prévention et les fausses croyances qui entourent encore la maladie. Salt-N-Pepa ne se contentent plus de demander au public de parler de sexe, elles utilisent la visibilité acquise grâce à un tube pour s’attaquer à un sujet dont beaucoup de médias et de familles peinent encore à parler ouvertement. Dans cette version, le groupe insiste notamment sur le fait que le sida n’est pas une « maladie noire, blanche ou gay », participant ainsi à déconstruire les représentations qui empêchent une partie du public de se sentir concernée. Une fois admise l’idée qu’il faut parler du sexe, il devient possible de parler de prévention, de maladies sexuellement transmissibles, de dépistage et de responsabilité. Le morceau est à la fois un tube, un morceau de rap, une chanson de club, une provocation médiatique et, rétrospectivement, un objet de sensibilisation à la santé sexuelle qui en inspirera d’autres…


