Culte des années 90 : The Prodigy – « Out of space »

En 1992, Out of Space surgit au moment précis où la rave britannique est en train de changer la musique populaire. Depuis le Second Summer of Love de 1988-1989, l’acid house a quitté les clubs pour les entrepôts, les champs et les fêtes clandestines. Une nouvelle génération danse pendant des heures devant des sound systems, dans un mélange de stroboscopes, de basses et de musique répétitive où le DJ compte autant que le disque qu’il joue. La rave absorbe tout ce qui lui passe à portée de main : house de Chicago, techno de Detroit, dub et reggae jamaïcains, hip-hop new-yorkais. Puis elle s’attaque au rythme lui-même. Les producteurs britanniques récupèrent des breaks de funk et de hip-hop (quelques secondes de batterie isolées, découpées, accélérées, remises en boucle) et commencent à faire courir la musique autrement. C’est le breakbeat hardcore, l’un des sons emblématiques de la rave britannique du début des années 90. À des tempos qui peuvent dépasser les 150 BPM, les breaks semblent cavaler autour de la grosse caisse ; les basses, les sirènes, les pianos et les voix samplées transforment le morceau en machine physique. Le rythme se met à dérailler, et c’est précisément ce qui fait son euphorie. C’est dans cette agitation que Liam Howlett construit The Prodigy. Lorsque le premier album Experience paraît en septembre 1992, il atteint la 12e place des charts britanniques. Deux mois plus tard, Out of Space grimpe jusqu’à la 5e place. La rave vient de trouver une brèche vers le grand public.

Mais cette « révolution rythmique » n’en est qu’à ses débuts. Les producteurs accélèrent encore, découpent les breaks avec une précision de plus en plus maniaque et donnent davantage de poids aux basses. Le fameux Amen Break, tiré de Amen, Brother des Winstons, devient l’un des matériaux essentiels de cette évolution. Le sampler cesse presque d’être un simple outil de reproduction : il devient une batterie en soi. Dans le même temps, l’influence du reggae et du dancehall renforce le poids de la basse et la présence des voix. Vers 1993-1994, cette mutation prend progressivement le nom de jungle, avant que le terme drum’n’bass ne s’impose au milieu des années 90 pour une partie de la scène. Goldie, LTJ Bukem, Photek, Ed Rush ou Optical vont alors pousser cette science du break dans des directions parfois opposées. Out of Space se trouve juste en amont de cette bascule.

Le titre est encore profondément ancré dans le hardcore rave. Liam Howlett travaille justement comme ça : en DJ qui aurait décidé de faire de son studio une cabine de montage. Pour Out of Space, il pioche dans plusieurs histoires musicales. La phrase qui donne son titre au morceau (« I’m gonna send him to outer space, to find another race ») vient de Max Romeo & The Upsetters, dans Chase the Devil, enregistré en 1976 dans l’univers de Lee « Scratch » Perry (dont on a déjà parlé pour son remix splendide de Sign your name de Terence Trent d’Arby). Kool Keith, prélevé sur Critical Beatdown des Ultramagnetic MCs, apporte une autre évocation de l’espace et des dimensions parallèles. Howlett ajoute des éléments rythmiques de The Shamen et des scratches issus de Run-D.M.C.. Les fragments sont ainsi découpés, déplacés, compressés dans une nouvelle architecture. Le hip-hop fournit notamment la culture du sample, le reggae et le dub leur puissance de basse, la rave leur vitesse.

Le clip, réalisé par Russell Curtis, prolonge cette logique dans l’image, dans une campagne anglaise : Keith Flint dans son look de raver, des images de satellites et, surtout, des autruches. L’anecdote veut que Liam Howlett ait eu l’idée des oiseaux après avoir croisé une autruche échappée d’un sanctuaire pour oiseaux en rentrant d’une fête en plein air. On pourrait difficilement imaginer une meilleure métaphore de cette première période de The Prodigy. La rave, jusque-là associée aux entrepôts, aux champs et aux fêtes clandestines, devient visible à la télévision et dans les charts. Mais quelque chose résiste encore à la normalisation. Keith Flint garde l’allure d’un raver excentrique, presque débarqué par erreur dans le cadre. Le clip lui-même conserve cette sensation d’objet bricolé, légèrement de travers. Le succès n’a pas encore domestiqué le morceau. Out of Space n’est pas encore le futur. C’est le moment où le futur commence à accélérer.

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