En février 1984, aux Grammy Awards, le public découvre un spectacle qui semble venir d’une autre planète. Herbie Hancock, 43 ans, joue Rockit au clavitar tandis que des silhouettes robotiques dansent sur scène et que Grandmixer D.ST malmène les platines Technics à coups de scratch. Le morceau remporte le Grammy du meilleur R&B instrumental. Quelques mois plus tôt, il avait déjà atteint la première place du classement dance américain.
Pour comprendre ce moment, il faut revenir un an en arrière. En 1982, la carrière de Hancock traverse une mauvaise passe. Son album Lite Me Up, produit avec Rod Temperton, a été un échec, et son dernier grand succès remonte à Head Hunters, en 1973. Il lui reste un disque à livrer à Columbia et peu de raisons de croire que son prochain mouvement sera le bon. Son jeune manager Tony Meilandt l’emmène alors au Roxy, à New York, l’un des lieux où le hip-hop du Bronx commence à rencontrer le downtown. Dans la cabine DJ défilent Afrika Bambaataa, Jazzy Jay, Red Alert, Afrika Islam et D.ST. Hancock découvre un monde qui lui est encore étranger. Mais il comprend qu’il s’y passe quelque chose.
Meilandt le met en contact avec Bill Laswell et Michael Beinhorn, membres de Material, groupe du Lower Manhattan qui travaille aux frontières du rock, de l’électronique et de l’expérimentation. Le projet commence à Brooklyn, aux BC Studios, dans un ancien bâtiment industriel. Beinhorn programme une boîte à rythmes Oberheim DMX. Laswell fait venir le percussionniste cubain Daniel Ponce, qui enregistre séparément les trois tambours batá. Puis D.ST apporte son propre vocabulaire : le scratch. Le DJ utilise notamment un extrait de Change the Beat, enregistré par Material, et transforme le turntablism en véritable instrument soliste. Le morceau n’a encore ni mélodie ni titre. Hancock, Laswell et Beinhorn finissent par construire la ligne mélodique ensemble, avant que Hancock ajoute ses synthétiseurs et un vocoder.
Le morceau, publié en 1983 sous le titre Rockit, est difficile à ranger. Il y a le jazz de Hancock, les machines de Beinhorn, les textures de Laswell, les percussions de Ponce, le scratch de D.ST, des fragments de guitare et une esthétique directement nourrie par le hip-hop new-yorkais. Hancock ne se contente pas d’emprunter au mouvement : il accepte de laisser sa musique être transformée par lui. Le morceau devient un succès international. Il atteint le n°1 du classement dance américain et le n°8 au Royaume-Uni. Son clip, réalisé par Kevin Godley et Lol Creme, ajoute une autre couche à cette esthétique futuriste : des mannequins articulés de l’artiste britannique Jim Whiting semblent danser, se tordre et s’animer au rythme du morceau. MTV le diffuse massivement. Aux premiers MTV Video Music Awards, en septembre 1984, le clip remporte cinq prix. C’est ainsi la belle et heureuse histoire d’un musicien de jazz de 43 ans, déjà installé depuis deux décennies, qui accepte de se mettre en danger en travaillant avec une génération qui n’a pas encore conquis le grand public. Le jazz ne devient pas du hip-hop. Le hip-hop ne devient pas du jazz. Pendant quelques minutes, leurs frontières cessent simplement d’avoir beaucoup d’importance, et ça suffit pour rendre l’ensemble mémorable.



