Si l’on ne nous donne pas de voix, il n’y a souvent plus qu’à se faire entendre par soi-même, en criant encore plus fort. À moitié autobiographique (puisque coréalisé par Pietra Brettkelly), Crocodile se propose ainsi de raconter l’histoire de The Critics, groupe d’adolescents nigérians qui réalise des films de SF bricolés avec des smartphones et des SFX maison, dans l’espoir de trouver un jour les portes des grandes productions.
Si l’on débarque alors d’abord au milieu des rues de Kaduna, lieux visiblement pauvres filmés par des caméras numériques brouillonnes, l’intention est d’ores et déjà à la légitimation, si ce n’est à la glorification grandiose. Les régimes d’images s’entremêlent au rythme tambour battant d’une musique façon bande-annonce de blockbuster états-unien, signifiant vite que cette histoire d’adolescents a tout d’épique. C’est alors dans une frénésie d’images que l’on s’immisce au sein du groupe, le montage ne laissant jamais un plan durer plus de quelques secondes, comme un moyen d’amalgamer une pléthore d’instants de vie à la façon d’un carnet surchargé de souvenirs. Difficile alors, dans ce premier quart, de véritablement s’ancrer dans le récit et de s’y attacher complètement, geste que réparera largement la suite du récit, d’une joliesse mélancolique rare.
À la place, il est ici question d’infuser dans la forme documentaire la frénésie galvanisante au centre de l’énergie du groupe. Tout y fonctionne à l’impulsion, à l’effervescence du moment et de l’artisanat, laissant découvrir, après la légitimation évidente, un fonctionnement autre, et donc passionnant. Ici, l’horizontalité règne, les castings se faisant au vote démocratique, et une jeune enfant pouvant même réaliser un film tant la structure est flexible. Entre deux écrans de plantage d’After Effects, moyen parmi tant d’autres d’universaliser la création, on crée ici comme dans une bulle au sein de laquelle tout est possible. À nouveau, les régimes d’images se mêlent, comme lorsque le magique des fictions s’immisce sans coupe dans le réel, synonyme d’un émerveillement permanent.
Le cinéma, c’est leur vie, alors tout devient possible. Plutôt que la colère devant la société corrompue et répressive qui les entoure, laissant apercevoir par exemple une violence policière comme un événement quotidien, voire banal, qu’on subit avant de passer à autre chose, créer des films devient un moyen de remplir le vide. Le geste est innocent, et de fait magnifique, mais pas moins résistant, construit à la marge du système nollywoodien qu’ils rejettent, se plaçant comme précurseurs d’une SF nigériane qui n’existe jusqu’alors pas.
Si cette résistance irrigue donc tout le récit sans se faire savoir, le rendant profondément touchant, il faut bien se rendre compte, au bout d’un moment, que le temps passe, et avec lui celui de l’innocence. Un appel reçu de la part de J. J. Abrams en personne, alors aux commandes de la plus grande saga de SF mondiale, et l’on ne peut que sentir derrière le rêve d’enfant une dissonance cynique qui viendra bien rapidement le craqueler. La première expérience professionnelle enfoncera le clou : elle chahute, brutale et écrasante, comme un cadeau empoisonné offert à des jeunes rêveurs à qui l’on a fait tout croire sans leur laisser aucune des conditions matérielles nécessaires pour s’accomplir. « Voilà qu’il pense budget », dit l’un des membres de The Critics à propos d’un autre, qu’il ne reconnaît alors plus vraiment dans le travail.
Toujours en creux, sans aborder la chose frontalement (ça signifierait tout savoir, et donc surplomber le sujet), Crocodile dessine ainsi l’aliénation dans le rêve, particulièrement lorsqu’elle s’ancre dans des mécanismes coloniaux qui font miroiter l’indépendance aux minorités pour mieux les déshumaniser et les exploiter. « De l’esclavage mental », dit l’un des jeunes pour décrire cela, forcément loin des termes savants de Fanon et autres.
Racisme et effacement sont partout, banalisés, au Nigéria comme en Europe, et structurent le quotidien autant que les espoirs artistiques. Surgissent et heurtent donc, tôt ou tard, les mêmes violences qu’au sein du système occidental, ne serait-ce que pour les VSS. Toujours dans un mouvement de discussion et de construction, intérieur comme avec ceux avec qui il faut faire groupe, le documentaire brasse les sujets et débats sans jamais les dire. C’est là sa spécificité sincère : en coming of age sombre, il incarne son caractère adolescent jusque dans sa forme, matérialisant cet âge rempli de questionnements et d’expérimentations en soumettant la structure de son récit à la même logique. À nouveau, si l’on ne sait pas dire avec les mots, on le fait en filmant, transformant le long-métrage en quasi-objet méta-ethnographique.
Comment créer et exister au monde dans toute son africanité, faire porter sa voix ailleurs, hors de la vision misérabiliste unilatérale qu’a l’Occident de soi ? C’est toute la question que se pose Crocodile, sans jamais prétendre y répondre. Ici, il s’agit de construire, toujours se chercher, en créant autant que dans les gestes triviaux du quotidien.
| Avec : Godwin Josiah, Victor Josiah, Dan Matteucci, Raymond J. Yusuff, Richard Yusuff… Scénario : Pietra Brettkelly Photographie : The Critics, Rachel Yusuff, Basile Carre-Agostini, David Wills Augustin Montage : Nicolas Chaudeurge, Cushia Dillon, Hsu Chia-chi Musique : Tom Third Production : The Critics, Pietra Brettkelly |


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