[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « La Sorcellerie à travers les âges » (« Häxan ») de Benjamin Christensen, le sabbat des images

Le passage était obligé, l’objet trop chaos pour être évité. Vieux de près de 105 ans, Häxan, la sorcellerie à travers les âges, aussi culte qu’encore insaisissable, entre conférence documentaire et objet de fantasme surréaliste, venait cette fois célébrer les 20 ans de l’éditeur Potemkine, à la façon d’un grand Sabbat. De quoi revivre, à l’aune d’une bande originale synthétique de Dagerlöff & Galner, cette plongée dans la sorcellerie et les croyances démoniaques à la façon d’un rabbit hole infini.

Niant très peu ses atours d’essai, la plongée débute alors par quelques vieilles illustrations présentées avec austérité, comme si l’on ouvrait un vieux grimoire sans doute interdit. Les bords du cadre sont estompés, flous, ne laissant voir ces dessins démoniaques qu’à la lumière de maigres rayons. Sans doute est-ce interdit, peu recommandable. L’image enfin mise en mouvement par une reconstitution, le vertige frappe et le piège se referme. Dans les profonds contrastes sépia de l’image se niche la matérialisation d’un mantra qu’évoque le film : croire fait exister. Difficile de ne pas croire à l’impression de réel de ses images, tirant le meilleur de la fixité muette de leur époque pour donner l’impression que le grimoire continue, maintenant qu’il a pris vie. On s’approche, d’une certaine manière, d’un dispositif qui émule celui, bien plus tardif, du found footage, l’illustration parfois très schématique (les outils de torture, par exemple) des événements et objets historiques lançant l’imagination sur les terrains les plus horrifiques.

Il s’agit ici justement d’en faire le moins, de tirer de compositions d’une modernité folle de pures images à cauchemar sans en faire trop, et de laisser l’imaginaire faire son œuvre. Difficile de déceler là-dedans la véritable intention de Christensen, toujours trouble entre éducation effrayée et amusement fasciné, voire sadique, de représenter pareilles visions. Chaque image, pourtant d’une minutie remarquable dans sa retranscription d’un réel toujours détaillé, se couvre d’un voile d’étrangeté. Peut-être est-ce la propension constante à l’expérimentation (stop-motion, défilement inversé, mélanges de régimes d’images), ou bien l’audace plus générale de la direction artistique, ou encore la bande musicale presque incantatoire dans ses boucles hypnotisantes ? Difficile de répondre, mais il reste sûr que ces images de cinéma sont uniques, autant que l’obscurité qui les noie, signe que la peur est partout.

Le trouble s’épaissit encore, toujours dans cette ombre. Que penser de ces représentations du Sabbat en forme de cirque macabre chaotique qui ose la pantomime grotesque, quoique toujours terrifiante, tant les effets visuels restent saisissants ? En face, une Inquisition chrétienne éprouvante, de ses pratiques de torture à ses personnages les plus simples, desquels suinte un malaise terrifiant. Non loin d’annoncer Les Diables de Russell, Häxan pervertit une image catholique qui devient crasse, dégoulinante, sexuelle, sans doute plus en accord avec ses pratiques. Idée maligne et évocatrice : le Moyen Âge n’est ici pas sale dans sa matière, mais bien dans ses actes, source d’une barbarie sans nom envers les plus faibles. Christensen fascine précisément en ce qu’il ne sépare jamais le bien et le mal, le divin et le diabolique, mais épouse systématiquement les deux de la même façon, par le sacré, et par là même leur caractère profondément fascinant.

On admet ici sans l’ombre d’un doute l’existence des sorcières, mais ça n’est jamais comme source de violence et d’horreur pure. Les actes démoniaques sont là, mais la violence reste celle de la délation et de la torture inquisitrice. Explicitant son propos par un passage à l’époque contemporaine et sa notion « d’hystérie », Häxan raconte au final bien davantage l’intemporalité du soupçon et du besoin permanent de coupable. Qu’importe les sorcières, tout est affaire d’hubris et de domination, qui trouveront toujours de quoi lâcher leurs ténèbres sur le monde. De quoi voir là un pamphlet progressiste contre l’obscurantisme, peut-être ; de toute façon, l’objet est un abîme infini perméable à toutes les passions.

Avec : Maren Pedersen, Clara Pontoppidan, Elith Pio, Oscar Stribolt, Tora Teje…
Scénario : Benjamin Christensen
Photographie : Johan Ankerstjerne
Montage : Edla Hansen
Musique : Nouvelle création sonore de Dagerlöff & Gainer
Production : Svensk Filmindustri

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