[ÉTRANGE FESTIVAL 2026] « L’autre » de Robert Mulligan, merveille de noirceur

Robert Mulligan a marqué au fer rouge avec L’Autre (The Other), film terrible sur deux jumeaux blonds comme les blés liés par un secret, visible à L’Étrange Festival dans la carte blanche consacrée à Philippe Vuillemin.

Il était une fois, en 1935, dans une ferme a priori placide du Connecticut confrontée à la crise économique, l’histoire de deux frères jumeaux, solitaires et sans amis, élevés par leur grand-mère après la mort du paternel. L’un des deux possède un étrange pouvoir qui, selon lui, lui permet de se substituer mentalement à un animal ou à un être humain. Du moins, le pense-t-il, en jouant avec sa grand-mère, discrètement complice et secrètement torturée. Attristée par la mort de son mari, la mère, mutique et anxieuse, reste cloîtrée dans sa chambre. Ailleurs, des événements louches se produisent : un cousin s’empale sur une fourche dans la grange ; une voisine meurt d’une crise cardiaque, ce genre. Petit à petit, le vernis craquelle et la cruelle réalité, celle que l’on cache aux enfants pour qu’ils s’endorment paisiblement, éclabousse les visages. Contraste saisissant avec le décor calme et accueillant. C’est précisément l’une des grandes trouvailles de Mulligan : l’horreur ne surgit presque jamais d’un décor assombri ou menaçant. Elle s’installe au contraire dans la lumière, les paysages verts, les prés et les espaces ouverts de cette Amérique rurale, comme si le mal n’avait même pas besoin de se cacher. Il était une fois la fin des tours de magie et la découverte d’un grand méchant loup niché au plus profond de soi-même.

Conte fantastique au pouvoir ensorceleur, L’Autre gagne à être connu pour plusieurs raisons. D’abord pour avoir préfiguré une partie du cinéma fantastique post-seventies en s’autorisant des audaces impressionnantes pour l’époque : conclusion sang-pour-sang noire, jeux dangereux avec la schizophrénie, diabolisation de l’enfance. Avec son univers limbique de ghost story, son coup de théâtre final et ses personnages prisonniers de la culpabilité, coincés dans des purgatoires mentaux, le film demeure une référence fondamentale. Difficile, par exemple, de ne pas penser aux Autres d’Amenábar et, de manière encore plus évidente, aux Deux Sœurs de Kim Jee-woon. Ensuite pour ses qualités plastiques : dans ses moments de suspension et ses interstices, il distille des éclairs de génie par la lumière, la composition des plans et, surtout, l’art de suggérer avec un minimum de moyens.

Cette réussite formelle est redevable à Robert Mulligan, réalisateur sous-estimé du Silence et des ombres, film de procès sur fond de discrimination raciale. En ce qui concerne l’histoire de L’Autre, c’est une affaire d’obsession. En surface, le canevas repose sur la gémellité, thème fantastique s’il en est. En profondeur, le film accorde une importance cruciale à l’atmosphère construite autour des personnages et aux squelettes dans le placard. Adaptant son propre roman, Tom Tryon fournit à Mulligan la matière d’un récit que celui-ci traite à rebours du spectaculaire : les cadres intimistes plutôt que les débordements, la psychologie plutôt que les excès sanguinolents, jusqu’à faire basculer le paradis vert de l’enfance vers des abîmes gothiques et fantastiques. C’est ce qui rend le film toujours aussi puissant : un drame schizo à la précision classique, aux lents et paradoxaux effets de sidération. Le réalisateur mise sur la suggestion (hors-champ, ellipse) et montre un cadre réaliste gangrené par le fantastique.

En résultent des partis pris étonnants et sciemment malaisants, comme celui qui consiste à séparer constamment les deux jumeaux dans le cadre, pourtant incarnés par de vrais frères, Chris et Martin Udvarnoky. Mulligan les distingue par des mouvements de caméra, des raccords et des changements de point de vue, comme si la mise en scène elle-même refusait leur réunion. Le procédé transforme ce dispositif en principe dramaturgique : l’unité supposée du double devient une impossibilité visuelle. En dépit de leur apparence similaire, les deux frères se confondent et se distinguent sans cesse, jusqu’à faire vaciller la frontière entre identité, projection et dédoublement. La BO de Jerry Goldsmith, lancinante et raffinée, amplifie quand cela est nécessaire un lyrisme déchaîné. Dès l’ouverture, Mulligan installe pourtant cette étrangeté sans avoir besoin de la souligner : Niles apparaît seul dans un bosquet, fasciné par une bague portant l’emblème familial, un faucon pèlerin, tandis que les cris d’insectes envahissent la bande-son. Il est ensuite rappelé par Holland et regagne la ferme en traversant un ruisseau. Cette entrée en matière annonce déjà la méthode du film : inscrire le trouble dans un environnement bucolique plutôt que fabriquer artificiellement une atmosphère horrifique. Comme toujours avec le genre, chacun est libre de lire un sous-texte pervers aux images. On peut prendre le film comme une réflexion sur l’amour protecteur dont les effets seront inverses à ceux désirés. Tout ce qui devait être amour et protection finit par n’être que destruction.

Il en résulte une dernière demi-heure, climax asphyxiant et viscéral où les événements s’accélèrent et les ombres dévorent progressivement les restes de lumière. Solidement épaulé, Robert Mulligan a sculpté ses personnages à même les ténèbres, les a fondus dans l’obscurité pour qu’ils n’en ressortent plus, et organisé des images d’une splendeur élégiaque qui restent durablement gravées dans l’esprit. L’image finale, tétanisante, donne au spectateur la liberté d’interpréter comme il le désire l’issue de l’intrigue. Et ce délicieux trouble continue de nous hanter depuis plus de 50 ans…

Avec : Uta Hagen, Diana Muldaur, Chris Udvarnoky, Martin Udvarnoky, Norma Connolly…
Scénario : Tom Tryon, d’après son roman ‘Le Visage de l’autre’
Photographie : Robert Surtees
Montage : Folmar Blangsted, O. Nicholas Brown
Musique : Jerry Goldsmith
Production : Robert Mulligan, Don Kranze, Tom Tryon

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