« Notre salut » de Emmanuel Marre : un film qui parle d’hier, d’aujourd’hui et de « plus jamais ça »

Chez Emmanuel Marre, pourtant cinéaste à la filmographie encore courte, la méthode est déjà bien rodée : approcher la fiction, souvent banale, selon un regard documentaire. Écrire (et donc figer) le moins possible, laisser la vie se faire, dans toute son imprévisibilité et, sur le vif, la mettre en boîte. Si l’on pouvait ainsi observer les doutes politiques d’un jeune étudiant pendant l’entre-deux-tours 2017 dans D’un Château l’autre, puis la divagation mélancolique d’une hôtesse de l’air dans Rien à foutre, l’ambition est ici tout autre, aussi proche du vertige que de l’absolue trivialité. Henri Marre, arrière-grand-père du cinéaste qui le regarde ici, débarque en septembre 1940 dans un Vichy pétainiste encore en formation, tentant tant bien que mal de trouver un poste de fonctionnaire, mais surtout de faire connaître son livre, Notre Salut, où il défend ses convictions patriotiques et ses méthodes pour « gagner en efficacité ».

Déjà d’une grande pertinence, le dispositif habituel du cinéaste trouve alors ici sans doute son accomplissement véritable par l’anachronisme. La présence matérielle de la caméra épaule dynamique est admise, en même temps que les zooms et ajustements de cadre sporadiques qui semblent appréhender le réel en même temps qu’il se déroule, l’absence maligne de contrechamps appuyant l’impression de moyens limités, et donc de vraisemblance. Qualifié un peu partout de The Office vichyste, le film n’a franchement pas volé son surnom tant on oublie aisément le contexte temporel et politique qui encadre ce récit en forme de reportage d’entreprise rigolo à la fascinante banalité, accumulant les instants pour le moins banals et anecdotiques. Outil supplémentaire, une lampe torche fixée à l’avant de la caméra pendant les séquences nocturnes, outil précaire communément convoqué pour rehausser la lisibilité à l’image, double ici son sens, propice à créer l’impression d’une photographie d’époque mise en mouvement.

En somme, tout est là non pas pour fabriquer le banal, mais pour le convoquer sous sa « vraie » forme, celle qui naît au moment même des interprétations. La frontière avec l’expérience totale n’est jamais très loin, mais pourtant jamais franchie tant on évite rigoureusement le performatif au profit, comme toujours chez Marre, du réel banal. Le cinéaste ne s’arrête pas à ce réel pour autant, ou du moins pas à une couche unique. S’il est convoqué, dans une quasi post-ironie, ce réel ne s’arrêtera pas aux frontières du siècle dernier. Toujours diégétiques, les musiques présentes se veulent anachroniques, dans un geste aussi amusant qu’il est vertigineux lorsque des images d’archives d’un rassemblement pétainiste s’agencent au rythme de Live Is Life et de la ferveur que le morceau convoque inconsciemment, jusque dans les rassemblements les plus actuels. Si la musique est toujours, chez Emmanuel Marre, un moyen de situer le cadre (temporel et géographique), et donc le réel, elle le dédouble ici, entre celui des années 40 et de notre présent, comme deux couches dangereusement similaires qui se masquent et se révèlent tour à tour.

C’est donc de la banalité apparente des images que naît d’elle-même la profondeur du geste, alors lancé à observer un personnage qui, comme on le lui dit rapidement, n’a rien d’exceptionnel. Il est un entrepreneur proto-macroniste parmi tant d’autres, à peine bon à refourguer maladroitement son livre. Son ambition mise en marche, il ne pense d’abord qu’en fonctionnaire en devenir, dont les idées politiques semblent bien moindres au regard de son but constant de se vendre et de briguer une position stable, élan de fait propice à accepter le tout-venant, même le plus atroce. Tour à tour séduisant et banal, carnassier et ridicule au détour de séquences de comédie absurde génialement senties, il est une énigme, un être en flottement aussi minutieusement construit que laissé assez creux pour accueillir le regard. Bien plus que le seul personnage, il s’agit de créer là une surface de réflexion, posant inévitablement la question du « de quel côté aurais-je été à cette époque ? » dans le processus de décorticage de cette figure ordinaire et de ce qui aurait pu annoncer sa tendance à la collaboration. Opportunisme et individualisme pourraient être des éléments de réponse, pour autant incomplets tant il se joue là des questionnements complexes, qui n’ont pas toujours d’issue évidente.

Peu nous différencie finalement de cet individu, dont il ne s’agit pas tant de juger les convictions politiques (qui importent certes) que d’étudier sa qualité même d’individu. Pas de monstruosité ici, puisque ce n’est pas ainsi que prend racine le fascisme, bien plus prompt à se banaliser pour convaincre, particulièrement auprès de celleux un petit peu trop sensibles aux flatteries et plus enclins à défendre leur position sociale et leur volonté constante de représentation que leurs convictions politiques. Il est ici question d’un chavirement, et de ceux qui, comme Henri, glissent avec, jusqu’à faire pencher la balance à leur tour.

Bien plus que du banal, Emmanuel Marre représente toujours le flottement de personnages qui, parce que refusant de s’impliquer dans le réel, voire parfois de le regarder, deviennent des engrenages d’une machine qui vire logiquement vers le pire. Dans D’un Château l’autre, Pierre, étudiant en commerce qui n’a jamais fait que suivre les avis de ses petits camarades, n’a que ses yeux pour pleurer devant le résultat funeste des élections. Dans Rien à foutre, Cassandre, puisqu’elle suit bien le mantra du titre, finit par n’avoir pour ambition que la perspective d’un emploi d’hôtesse de l’air à Dubaï, simulacre de rêve parmi le peu que le capitalisme libéral laisse exister. Passer par l’individu, sans jamais le juger, c’est alors pouvoir l’observer comme un rouage engoncé dans une mécanique inarrêtable, qu’on ne pourra, au final, plus faire semblant de ne pas voir, ici dans une envolée finale bouleversante.

Ici, l’époque est aussi lointaine que son fonctionnement est proche. Peu à peu, « faire des concessions » fait virer à l’horreur, celle que ne cesse de nier un protagoniste qui se voile la face sur le mouvement qui le porte parfois malgré lui. Le miroir est ainsi tendu sur notre époque, où nous aussi, potentiels Henri, ne pouvons nous permettre de flotter, au risque de voir revenir le fascisme. L’horreur n’est pas à trouver dans l’altérité, elle se niche dans les détails du réel proche. L’audace du dispositif paraît finalement évidente.

30 septembre 2026 en salle | 2h 39min | Drame, Historique
De Emmanuel Marre | Par Emmanuel Marre
Avec Swann Arlaud, Sandrine Blancke

 

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