Ce thriller érotique du si sous-estimé Bigas Luna annonce plusieurs thèmes essentiels de son cinéma : sexualité, obsession, désir et destruction des relations. À travers Lola, ouvrière séduisante prise entre un compagnon violent, Mario, et un homme français plus bourgeois, Roberto, le réalisateur construit moins une histoire d’émancipation qu’une réflexion trouble sur la fascination et ses conséquences. Au début, le film semble raconter une histoire assez classique de fuite : Lola échappe à une relation abusive et trouve auprès de Roberto une vie stable et confortable. Mais quatre ans plus tard, le retour de Mario fait ressurgir une attirance que Lola sait pourtant dangereuse. C’est là que le film devient plus ambigu. Luna refuse de présenter Lola uniquement comme une victime : elle est aussi un personnage qui se sabote, attiré irrationnellement par ce qui devrait pourtant lui être insupportable. Cette contradiction constitue le cœur du film.
Luna traite la sexualité comme une force presque autonome, capable de déterminer les comportements et de détruire les équilibres sociaux. Les deux hommes sont moins développés psychologiquement que définis par leur fascination pour Lola. Elle devient ainsi un objet de désir autour duquel s’organisent jalousie, violence et obsession. Cette approche est cependant problématique : la caméra multiplie les cadrages voyeuristes sur le corps d’Angela Molina, parfois au détriment de la psychologie du personnage. Le film semble vouloir questionner le désir masculin tout en participant lui-même à ce regard fétichiste. Gros plans, éclairages très marqués et montage fragmenté donnent au film une esthétique élégante et typiquement années 1980. Luna installe progressivement une atmosphère de plus en plus inquiétante, jusqu’à faire basculer le mélodrame amoureux vers quelque chose de beaucoup plus sombre. Certains éléments (insectes, blessures, corps meurtris) introduisent une dimension presque cauchemardesque qui annonce certains excès de son cinéma futur.
La dernière partie se révèle la plus déroutante. Le récit abandonne progressivement le thriller relativement classique pour adopter un montage plus expérimental, qui mêle passé et présent et transforme le dénouement en expérience presque abstraite. Cette rupture peut sembler maladroite ou confuse, mais elle correspond aussi à l’intérêt de Luna pour les obsessions qui se répètent et les relations dont on ne parvient jamais réellement à sortir. C’est d’un mauvais goût assumé, du voyeurisme sec et du grotesque franc. Derrière le thriller érotique se dessine surtout une vision pessimiste du désir : chez Luna, l’attirance n’est pas libératrice. Elle devient une force qui enferme les personnages dans leurs obsessions et finit par faire s’effondrer tout ce qu’ils avaient construit.
Date de sortie : 17 janvier 1986 (Espagne)Réalisateur : Bigas Luna Durée : 1h 46m Société de production : Figaro Films D’après l’œuvre originale de Bigas Luna Photo : Josep Maria Civit |
Date de sortie : 17 janvier 1986 (Espagne)

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